PHILOSOPHIE ANALYTIQUE

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Les formes de philosophie analytique

Les atomistes logiques

Analyser, c'est reformuler les phrases du langage ordinaire dont la forme grammaticale dérobe le sens. Ici, la nouvelle logique formelle va fournir le langage des paraphrases. Ainsi, la théorie des descriptions de Russel, que Ramsey considérait comme le paradigme de la philosophie analytique, dénombre les types d'expressions dénotantes (un homme, tout homme... ; le présent roi d'Angleterre, le présent roi de France). Examinant celles qui semblent faire partie de propositions simples et singulières, elle révèle que ces propositions sont en réalité complexes et générales. Le langage usuel peut nous faire tomber dans des expressions qui conduisent à des contradictions, dans des phrases qui ne peuvent représenter des faits pas plus qu'un système logiquement contradictoire ou une antinomie n'ont de modèle qui les satisfait. Une phrase comme « Le présent roi de France est chauve » échappe aux critères réalistes de la représentation que Moore et Russell ont acceptés comme principes antipsychologistes. L'analyse grammaticale donne un sujet et un prédicat : ϕa. Seulement, a n'existe pas. Pour Meinong, tout ce qu'on pense peut être sujet et détient quelque réalité. Pour Frege, qui a besoin, comme plus tard Quine, de l'ensemble vide en mathématiques, le faux existe comme valeur de vérité à quoi se rapportent les propositions fausses. Que faire de a ? Russell ne peut accepter que la proposition « Le présent roi de France est chauve » soit simplement fausse. Ou bien je fait de a un sujet en suivant le parallélisme logico-grammatical, mais alors j'attribue une propriété réalisable (être chauve) à une entité autocontradictoire. Ou bien je brise l'apparente unité de a en analysant ϕa en une conjonction de propositions, dont chacune sera déclarée à bon droit vraie ou fausse. Ainsi, dans la formule :

la fiction de a disparaît. La solution russellienne est cette remarquable analyse. Chaque fois que l'ordre du langage conduit à des absurdités, on lui substitue l'ordre de la pensée. On transforme l'expression du langage de manière à honorer sa prétention au sens (l'unicité du défini), en la débarrassant du risque d'absurdité.

Métaphoriquement, analyser, c'est décomposer, réduire le langage en énoncés atomiques dont la forme propositionnelle est un bon guide pour saisir la structure des faits correspondants. Les présupposés de ce type d'analyse résolutive concernent le langage, la logique et, dans la notion de signification, le rapport entre langage et réalité.

En premier lieu, il faut renoncer au parallélisme logico-grammatical pour une langue logique édifiée sur l'unité logico-mathématique.

En deuxième lieu, quelle que soit sa forme grammaticale, une proposition complexe est une fonction de vérité des propositions simples indépendantes, auxquelles elle se ramène tautologiquement, c'est-à-dire que sa vérité ou sa fausseté peuvent être déterminées dès qu'on connaît celles de ses constituants.

Enfin, cette thèse dite de l'extensionnalité est la clé de l'explication atomiste du monde ; l'analyse réductive est la méthode au service d'une thèse métaphysique sur le pluralisme des faits simples, constituants ultimes de la réalité. Pour rendre compte de cette homologie structurale, qui fonde circulairement une théorie du monde et du langage, Wittgenstein élabore la notion du meaning as picture (Abbildung). En fait, le travail analytique est plus complexe que ne le laisse supposer cette réduction du moléculaire à l'atomique.

Si la logique est connaissance des faits en tant que science des configurations possibles d'objets (si le monde a la structure d'un langage bien fait), alors l'analyse logique ou formelle devient analyse métaphysique ou « réelle », Moore et Russell ont posé que l'antipsychologisme exige le réalisme. Il n'est pas question de chercher à tout fait du discours une justification dans la conscience comme le fait la phénoménologie. On admet que le discours est mal fait quand il ne répond pas aux conditions d'un réalisme rénové. L'élimination des descriptions définies, des relations (en extension) et des classes (la notion non critique de classe mène aux antinomies) est une conséquence de ce nouveau réalisme. Parce qu'on préfère aux inférences des analyses, beaucoup d'entités inférées en 1903 sont abandonnées.

De fait, l'analyse dans la théorie des descriptions est contextuelle (on résout une description en la replaçant dans un contexte propositionnel et en soumettant le tout à l'analyse). Elle a servi à tous les analystes de paradigme et d'abord à Russell de modèle pour traiter toutes sortes d'entités mathématiques et physiques. Non seulement la belle construction logiciste du nombre permettrait d'exprimer le nombre entier, que Peano avait cru irréductible, en termes de concepts logiques, mais encore elle permettrait éventuellement de considérer les points, les instants, les particules comme « symboles incomplets » sans signification propre. Quand les propositions auxquelles ils contribuent sont analysées, ils sont résolus en d'autres entités qu'on peut construire empiriquement. Avant l'analyse de la matière, Russell applique à l'analyse de l'esprit sa conception de la « chasse aux entités superflues ». On voit, d'une part, que la version moderne du rasoir d'Occam n'est pas nécessairement un thème nominaliste et, d'autre part, que la vieille critique philosophique des universaux est avantageusement remplacée par l'analyse logique : elle mène à bout le travail positif de refonte des faux sujets que les anciens empiristes se bornaient à dénoncer. Tout se passe comme si la logique contenait désormais avec la forme de la raison pure la science de ses apparences.

Mais, dans la mesure où l'atomisme logique admettait que les énoncés simples (obtenus en ajoutant à la syntaxe des Principia un vocabulaire de noms logiquement propres qui désignent des particuliers) sont à vérifier par une voie extra-logique, l'analyse classique va se prêter à exprimer les thèses de l'empirisme traditionnel. Je puis considérer que les objets sont des complexes et, sans changer de contenu propositionnel, les réduire à des simples, connus par familiarité (acquaintance) ou à des données sensorielles (sense data). Wisdom a schématisé la procédure de ces constructions logiques : dire qu'un genre d'entités X est une construction logique à partir d'entités Y, c'est dire que les énoncés qui portent sur des entités de genre X peuvent être traduits en énoncés sur des entités de genre Y, les Y étant supposées plus fondamentales que les X.

Les positivistes logiques

Par un certain dogmatisme de la sensation (qui s'est infléchi récemment vers des thèses pragmatistes), les positivistes logiques réagissent contre la métaphysique des atomistes logiques et prétendent accomplir [...]

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  • : professeur à l'université de Rennes
  • : docteur en philosophie de l'université Paris-I, chargé de cours à l'université de Paris-I, ancien assistant au Collège de France

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Pour citer l’article

Francis JACQUES, Denis ZASLAWSKY, « PHILOSOPHIE ANALYTIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/philosophie-analytique/