PASSION

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Laïcisation de la mystique

Passion et discours

Dès le départ de la longue élaboration philosophique de la passion, sa dépendance du discours paraît, il est vrai, établie. Catégorie ou genre de l'être irréductible à tout autre, le π̓αθος aristotélicien ne saurait se concevoir sans action ; et l'élaboration de cette notion comme affection superficielle et détermination accidentelle de l'être est solidaire de la constitution d'une physique et d'une théorie générale de l'attribution. Cependant, la passion prend, au niveau de la Rhétorique, un contenu psychologique, en tant qu'espèce de persuasion produite par le discours. La passion, comme le plaisir et la peine, appartient en effet au genre de l'assentiment et du refus, fondant par là même le caractère positif ou négatif du jugement. « Admettons, écrit Aristote, que les passions sont les causes qui font varier les hommes dans leurs jugements, et auxquelles s'attachent la peine et le déplaisir, comme la colère, la pitié, la crainte, et toutes les autres passions de ce genre, ainsi que leurs contraires » (1.378 a). Cependant, alors que le plaisir et la peine se rapportent à la sensation, la passion concerne l'image proposée par l'orateur. Autrement dit, au niveau de la psychologie, point de passion sans discours. Telle est l'originalité de l'analyse proposée par Aristote : toute passion possède des raisons qu'on peut grouper sous trois chefs – la disposition par laquelle on y est porté, la personne à laquelle elle s'adresse, et le motif spécifique qui l'alimente. Ainsi, par exemple, la pensée de l'outrage est essentielle à la colère, puisque, cette pensée absente, il ne saurait y avoir de colère ; et par ailleurs, comme dédain non mérité, elle est cause efficiente de cette colère pour un homme contrarié dans son désir. Aussi Aristote peut-il authentifier la passion comme moyen efficace de persuasion, en lui assignant une position coordonnée à la persuasion par enthymèmes.

Le paradoxe des lettres d'amour

Situons par rapport à cette tradition le paradoxe que constituent les lettres d'amour. « Il me semble que je fais le plus grand tort du monde aux sentiments de mon cœur, de tâcher de vous les faire connaître en les écrivant », dit en commençant la Religieuse portugaise. L'écriture ne peut qu'apparaître superflue, voire déplacée, lorsqu'il s'agit d'une évidence aussi aveuglante que cette totale orientation d'une vie par rapport à l'être aimé ; et le champ de confirmation de ces sentiments ne saurait rien avoir de commun avec les pauvres lignes écrites à ce sujet : « Que je serais heureuse, si vous en pouviez bien juger par la violence des vôtres ! » Mais toute plainte est injuste à l'égard de celui qui lui a fait connaître les délices de la passion ; et, en même temps, le rappel de l'amour passé risquerait de déplaire à celui qui, en proie à une nouvelle passion, fait fi de la précédente. Aussi, la lettre ne peut-elle que célébrer l'éloge de l'amour, « honneur » et « religion » en la femme qui est assez grande pour s'y abandonner tout entière. La passion devient alors force d'expression, jalouse d'elle-même et de sa continuité, plus même que de son objet : « Je ne mets plus mon honneur et ma religion qu'à vous aimer éperdument toute ma vie, puisque j'ai commencé à vous aimer. » Autrement dit, il s'agit de figer l'amant dans la figure qu'il occupera à un moment déterminé de son existence, en ce temps béni dont on ne saurait promouvoir le retour. Et l'on obtient par là un bénéfice secondaire, à savoir la perpétuation idéale de ce qui ne saurait s'inscrire dans la durée : l'instantanéité de la plénitude amoureuse. La passion, amour entravé, développe alors toute sa force au niveau symbolique qu'en son essence elle aspire à déserter.

On trouve chez mademoiselle de Lespinasse un procédé analogue quand, pour décrire son amour au chevalier de Guibert, elle se met à peindre le caractère passionné de son amant et la liaison de la passion au sublime. « Vous êtes ardent, vous êtes passionné (...). La nature ne vous a point fait pour être heureux, elle vous a condamné à être grand. » Cependant, s'introduit dans le texte une distorsion radicale. « Vous seriez capable de tout ce qui est fort, de tout ce qui est grand : mais vous ne ferez jamais que des choses de mouvement... » Autrement dit, la passion dont mademoiselle de Lespinasse fait crédit à son amant est d'avance [...]

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Pour citer l’article

Baldine SAINT GIRONS, « PASSION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/passion/