MORTLes sociétés devant la mort

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Les conduites rassurantes

Les attitudes symboliques

On a remarqué, et cela de façon quasi générale chez les populations sans machinisme, que les cérémonies sont plus rapprochées dans la période où le chagrin est le plus intense : les gens du lignage se réunissent pour boire, manger, chanter les louanges du disparu, ce qui constitue une manière de prolonger son existence ici-bas. Des sacrifices sont alors offerts pour engager l'âme du mort à passer dans le « monde des esprits » (l'inconscient ?) sans causer d'ennuis ; il faut bien qu'après les derniers honneurs le défunt chargé de cadeaux se résolve à accomplir son destin post mortem. Ce qui frappe, en tout cela, c'est l'effort de « présentification » du disparu. Ainsi, le mort préside parfois ses propres funérailles, revêtu de ses plus beaux habits, majestueusement assis et donnant l'impression d'être encore vivant. Ne faut-il pas voir dans cette coutume un mécanisme de dépassement de la mort, un moyen conçu par le groupe pour agir contre le chagrin ?

D'autres comportements visent le même but. Il arrive, en effet, notamment chez les Mossi (Burkina Faso), qu'un parent de la personne décédée, une femme de préférence, revête les oripeaux du mort, imite ses gestes, sa manière de parler, ses disgrâces physiques, porte éventuellement sa canne ou sa lance ; les enfants du défunt l'appelleront « père », les épouses « mari ». Les Yoruba (Nigeria) connaissent une coutume dans laquelle un homme masqué représente le défunt, rassure les vivants sur son nouvel état et leur promet une abondante progéniture. Il y a bien là des procédés de reniement ou d'incorporation qui protègent contre l'extinction de la personnalité, car la mort, évidemment, s'attache toujours à l'individu ; ils permettront au groupe de recouvrer son unité et sa stabilité un instant perturbées. Le culte des reliques s'inscrit dans une telle finalité : il s'agit, le plus souvent, soit d'objets ayant appartenu au défunt (les armes plus spécialement), soit de symboles susceptibles de provoquer une présence, soit d'ossements.

Les rites de conjuration du chagrin prennent parfois une forme inattendue dont le but principal est de fournir une progéniture au mort. De fait, chez les Nuer (Soudan), chez certains groupes bantu et quelques populations du Burkina Faso et du Bénin, si le défunt n'a pas d'enfant, un membre de sa famille, son frère de préférence, s'accouple avec une femme quelconque, le plus souvent avec la veuve («  mariage fantôme ») ; les enfants qui naîtront de cette union appartiendront effectivement au défunt (« père », mais non géniteur), continueront son existence ici-bas, le « rassureront » dans sa vie future. Il en va de même si le mort est une femme : son époux entretiendra des relations sexuelles avec une sœur de la défunte ; les enfants qui viendront au monde auront la morte comme « mère », tandis que la génitrice se cantonnera dans son rôle de tante maternelle ; en aucun cas il ne s'agit de mariage effectif comme cela se produit dans le lévirat et le sororat. Il faut voir dans cette coutume non seulement un moyen d'honorer le mort, mais aussi et surtout un procédé pour lui assurer des enfants qui sacrifieront à son intention, sinon les risques de ne pouvoir devenir ancêtre sont grands.

Vis-à-vis du mort, deux attitudes restent concevables. Les pleurs, tout d'abord, à condition qu'il soit obéi à des canons culturels précis ; il n'est pas permis à quiconque de manifester ostensiblement sa douleur et sous n'importe quelle forme. D'où l'existence des pleureuses, ces « fonctionnaires de la tristesse », si nombreuses chez les Juifs de l'Ancien Testament, chez les Indiens du Pérou et surtout en Afrique noire (vociférations chez les Bambara du Mali et les Sara du Tchad). L'autre procédé, qu'on rencontre chez divers Indiens d'Amérique latine et dans l'Afrique animiste, s'adresse moins au mort qu'à la mort. Il s'agit de manifester son mépris ou son indifférence moqueuse : d'où, par exemple, les actions pa [...]

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Le monde des morts

Le monde des morts
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Mobilier funéraire, art égyptien, Moyen Empire

Mobilier funéraire, art égyptien, Moyen Empire
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Écrit par :

  • : professeur de sociologie à l'U.E.R. des sciences sociales de l'université de Paris-V.

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Pour citer l’article

Louis-Vincent THOMAS, « MORT - Les sociétés devant la mort », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/mort-les-societes-devant-la-mort/