WALRAS LÉON (1834-1910)

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Fondateur de l'école de Lausanne et auteur des Éléments d'économie politique pure, Léon Walras occupe dans l'histoire de la pensée économique une place comparable, selon Schumpeter, à celle que le Tableau économique et les Recherches sur les principes mathématiques de la théorie des richesses ont respectivement value à François Quesnay et à Antoine A. Cournot. Si sa vie a été profondément affectée par l'hostilité que l'introduction des mathématiques en économie politique a rencontrée en France au xixe siècle chez les tenants de l'orthodoxie économique et par la méfiance que n'ont pas manqué de susciter dans les mêmes milieux les vues généreuses qui lui ont inspiré ses Études d'économie appliquée et ses Études d'économie sociale, c'est avec le sentiment d'accomplir une véritable révolution que Walras a poursuivi une œuvre dont l'influence s'est révélée à tous égards décisive.

L'héritage d'Auguste Walras et de Cournot

Dans la Notice autobiographique qu'il a commencé à rédiger en 1893 et qu'il a achevée en 1904, ainsi que dans plusieurs lettres (Correspondance générale), Léon Walras a rappelé le rôle primordial qu'ont joué dans le développement de sa pensée, d'une part, l'œuvre d'Antoine Augustin Cournot et, d'autre part, celle de son père, l'économiste et philosophe Auguste Walras. Cette double influence est perceptible dans la formation de la théorie walrassienne de la valeur et des prix, c'est-à-dire dans sa théorie de l'échange, et deux articles publiés vers la fin de sa vie (« Cournot et l'économie mathématique », 1905 ; « Un initiateur en économie politique, A. A. Walras », 1908) viennent encore la souligner. C'est à dix-neuf ans que Walras, né à Évreux, lut les Recherches de Cournot –, qui avait été lui-même le condisciple d'Auguste Walras à l'École normale –, et qu'il se « plu[t] à rechercher les origines de la géométrie analytique du calcul infinitésimal et de la mécanique analytique dans les ouvrages de Descartes, de Newton et de Lagrange ». Mais il ne renonça qu'en 1858 à la littérature et à la critique d'art vers lesquelles, sans goût pour le métier d'ingénieur, il s'était tourné après un échec à Polytechnique et un bref passage à l'École des mines, pour se consacrer définitivement à la continuation de l'œuvre économique et sociale de son père. Ce dernier n'attira pas seulement son attention sur l'intérêt qu'il y aurait à appliquer systématiquement les mathématiques à l'économie politique : de son père, Walras a également reçu l'explication de la valeur d'échange par la rareté telle qu'elle est exposée dans les deux ouvrages De la nature de la richesse et de l'origine de la valeur (1831) et Théorie de la richesse sociale (1848), ainsi que la distinction entre économie politique pure, économie politique appliquée et économie sociale, qui rend compte de ses intérêts successifs et des grandes divisions de son œuvre. Enfin, les idées d'Auguste Walras sur la propriété, l'impôt, la justice sociale ont beaucoup influencé Walras au début de sa carrière scientifique comme en témoignent sa Réfutation des doctrines économiques de P. J. Proudhon (1860), son mémoire De l'impôt dans le canton de Vaud (1860), puis sa participation au Congrès international de l'impôt, à Lausanne, son intérêt pour les associations coopératives, ses publications dans le journal Le Travail qu'il anima avec Léon Say, et les leçons publiques qu'il prononça à Paris, en 1867-1868, sur la Recherche de l'idéal social.

Il est d'usage de distinguer les recherches d'économie appliquée que Walras poursuivit de 1860 à 1870, période au terme de laquelle, n'obtenant pas en France de situation stable, il résolut de s'exiler, de celles qu'il entreprit en économie pure à partir de son installation dans la chaire d'économie politique de l'université de Lausanne. Cependant, il convient de remarquer que l'importance qu'il attacha aux premières n'est pas seulement attestée par le fait qu'il les reprit, après qu'il eut renoncé en 1892 à son enseignement, et les poursuivit jusqu'à sa mort, survenue à Clarens ; toute sa vie, il a visé l'établissement d'un « socialisme vraiment scientifique », dont il rappela une dernière fois les conditions de réalisation à l'occasion de son jubilé scientifique, en 1909 ; sa vie durant, il a voulu élaborer un système moral fondé sur une conciliation du spiritualisme et du matérialisme où l'on reconnaît l'influence d'un de ses livres de prédilection, La Métaphysique et la science, d'Étienne Vacherot. On ne peut donc pas dissocier l'économie pure de Walras, par exemple sa théorie monétaire et sa conception des « encaisses désirées » dont on a souligné la portée contemporaine, de sa pensée politique et sociale, des « principes de philosophie morale » sur lesquels il entendait, dès 1868, « faire reposer tout son système d'organisation de la société économique ». D'autre part, « l'idée de créer l'économie mathématique » ne cessa de l'occuper, ainsi qu'il l'écrit dans sa Notice. Après son premier ouvrage de 1860 à propos duquel son père lui écrivit : « Place-toi et maintiens-toi toujours sur le terrain scientifique », Walras, qui aspirait à démontrer mathématiquement les faits qu'il avançait, eut « l'intuition d'une économie politique pure et appliquée à créer dans la forme mathématique ». A S. Jevons (lettre du 23 mai 1874), comme trente ans plus tard à E. Borel (lettre du 28 janv. 1906), il précisera comment il est parvenu à esquisser dans ses grandes lignes l'économie politique mathématique : en faisant l'application, à laquelle il avait songé « dès le début de [sa] carrière d'économiste », du calcul des fonctions indiqué par Cournot en 1838 à la théorie de la valeur d'échange exposée par son père en 1831 et 1848. L'ouvrage fondamental de Walras, les Éléments d'économie politique pure (réunion de mémoires publiés à partir de 1873), qui parut en 1874 et 1877 et qui s'enrichit au cours des éditions suivantes jusqu'à l'édition définitive (1900) précédée d'une préface de l'auteur en tout point capitale, est directement issu de cette application.

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  • : professeur à l'université de Paris-V-Sorbonne, secrétaire général de L'Année sociologique

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Pour citer l’article

Bernard VALADE, « WALRAS LÉON - (1834-1910) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/leon-walras/