GROTOWSKI JERZY

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Depuis 1997, Jerzy Grotowski était titulaire au Collège de France de la chaire d'Anthropologie théâtrale, créée pour lui. Il était le deuxième Polonais, après Mickiewicz, à être coopté par cette assemblée. Il s'est éteint le 14 janvier 1999 à Pontedera (Toscane) où il avait établi en 1984 son Workcenter. Comme son grand compatriote, il connut l'exil et fut naturalisé français. Son destin singulier a été celui d'un homme de tempérament, de cœur et de grande énergie, fils d'une patrie meurtrie, dépecée à maintes reprises sans jamais perdre son âme.

Jerzy Grotowski, né le 11 août 1933 à Rzeszow, ville de 100 000 habitants du sud-est de la Pologne actuelle, se voit pris dès l'enfance dans les tourmentes et les horreurs de la guerre qui éprouve durement sa famille où, dans ses deux lignées, le culte de la « polonité » est de tradition.

Après 1945, le régime communiste tient les artistes sous surveillance et leur impose de multiples contraintes. Dans la Pologne de l'après-guerre, néanmoins, elles ne se sont jamais montrées aussi brutales que dans d'autres pays : la censure idéologique est plus vétilleuse que drastique ; et un esprit libre peut user de bien des ressources. Grotowski a su, comme il se l'était promis, « ne pas subir le monde mais le déjouer », sans compromission, mais avec le sens de la stratégie. En 1981, cependant, le coup d'État du général Jaruzelski, qui annonce un durcissement du régime, le détermine à s'exiler. Dans l'itinéraire du metteur en scène s'opère ainsi une rupture. Lui-même confirmera que ses recherches ont toujours tendu à « un dépassement du connu », à travers l'élaboration de spectacles, ou d'une autre manière. En parcourant le déroulement de toute une existence d'homme de théâtre, on peut en effet relever des indices, suivre un cheminement dont une partie fut souterraine et être sensible à la cohérence de la démarche d'un créateur d'exception.

Le Théâtre Laboratoire

Jerzy Grotowski entre à l'âge de dix-huit ans à l'École supérieure d'art dramatique de Cracovie, déjà mûri par le traumatisme de la guerre vécue au quotidien et l'expérience de la maladie qui l'a obligé, adolescent, à vivre tout une année à l'hôpital. Il en sort transformé : il a beaucoup lu, beaucoup médité et a résolu de se consacrer à l'art. Au cours de ses études à Cracovie, il découvre en Stanislavski celui qui pose sur le théâtre les bonnes questions (auxquelles il va donner d'autres réponses), et, pendant un séjour d'une année à Moscou, voit en Meyerhold celui pour qui le spectacle n'a pas à se soumettre à la pièce : créer, c'est y réagir. Ce sera la règle d'or du travail de metteur en scène de Grotowski. Par ailleurs, des séjours en Asie centrale, en Chine, en Inde, à différents moments de sa vie, vont parachever sa formation.

En Pologne, où la culture est par tradition hautement considérée, le théâtre est un service public bien subventionné, généralement à la charge des villes, et qui, le plus souvent, peut jouir d'une relative liberté. C'est une ville minière de Silésie, Opole, qui nomme Jerzy Grotowski (26 ans) et Ludwik Flaszen (29 ans) co-directeurs de son petit théâtre 13 Rzedow (Théâtre des 13 Rangs), bientôt connu sous le nom de Théâtre Laboratoire. Flaszen est un écrivain et critique renommé ; « l'avocat du diable » que trouve en lui Grotowski va stimuler la pensée du metteur en scène. Une troupe de jeunes comédiens est constituée. Dès 1959 entrent au Théâtre Laboratoire Zygmunt Molik, Rena Mirecka, Antoni Jaholkowski, puis en 1961 Ryszard Cieslak, Zbigniew Cynkutis, et en 1964 Stanislaw Scierski. C'est une équipe bien soudée, qui sera partie prenante dans les expérimentations conduites sur le jeu de l'acteur, l'élaboration par chacun, au cours des répétitions, de sa « partition » – le rôle nourri du plus intime de soi – et la réalisation des spectacles. Grotowski tient à ce que soit reconnu aux acteurs ce que leur doit une aventure théâtrale exemplaire.

Les conditions sont bonnes pour un travail de recherche, bien meilleures qu'elles n'auraient été en Occident, dès lors que le souci de rentabilité est loin de prévaloir. Les répétitions peuvent durer des mois et, dans le cas de Grotowski – un peu exceptionnel, quand même – ,la liberté de création lui est concédée.

Sous le titre Vers un théâtre pauvre paraît en 1971, à Lausanne, un recueil de conférences et d'interviews déjà publiées dans des revues polonaises et étrangères. Ce livre fondamental sera traduit en de nombreuses langues. Le titre vaut profession de foi. Pauvre veut dire ici débarrassé de tout ce qui ne repose pas sur « la communion de perception directe – vivante », soit la relation acteur-spectateur. Le théâtre n'a ni les moyens ni l'ambition de rivaliser avec les autres arts, plus accessibles sur le plan pratique et davantage capables de s'assurer un large public. C'est un art « élitaire » en ce sens que ce qui prédispose à s'y consacrer (pour l'artiste) ou à le goûter (pour le spectateur) n'est ni l'instruction ni la culture mais une certaine sensibilité, une sorte de faim spirituelle ou le besoin de communiquer dans l'événement. Il demande la participation du spectateur – Grotowski ne dit jamais le public. D'où le choix d'une audience restreinte (une soixantaine de personnes) permettant une authentique rencontre. Il y aura évolution, cependant. Dans les années 1970, l'accueil se fera plus large.

Au spectateur et à son attente doit répondre l'acteur, sur qui tout repose. Celui du Théâtre Laboratoire est défini comme « l'acteur saint », il ne succombe ni à l'exhibitionnisme ni au narcissisme, tentations de « l'acteur courtisan ». L'acteur saint accomplit un acte psychique de transgression, parvient à une sublimation, un épanouissement de son être. Il s'expose sans réserves, son corps est le lieu de toutes les possibilités, sans la moindre tricherie. Une telle vérité d'expression n'est acquise qu'au prix d'un travail incessant, d'un entraînement quotidien – le training –, chaque comédien dirigeant à son tour ses camarades dans un type d'exercices. Ceux-ci ont pu évoluer vers une personnalisation du travail, en fonction de l'acteur. Mais la visée est restée la même : éliminer les blocages, libérer, épurer, suivre la « via negativa », c'est-à-dire ne pas rechercher l'acquisition de savoirs mais un accroissement de ses propres possibilités.

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Écrit par :

  • : ancienne élève de l'École normale supérieure de Fontenay-aux-Roses, critique dramatique de Regards et des revues Europe, Théâtre/Public, auteur d'essais sur le théâtre

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Pour citer l’article

Raymonde TEMKINE, « GROTOWSKI JERZY », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jerzy-grotowski/