ISLAM (Histoire)L'émergence des radicalismes

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Les courants fondamentalistes

Les fondamentalistes au sens strict, la plupart du temps issus des madrasas ou écoles religieuses, prônent l'instauration de la charia et le retour à une interprétation littéraliste de la loi religieuse. Leur objet est la société en général et non un État particulier. Toujours conservateurs, ils peuvent être politiquement modérés et entériner les régimes en place, ce qui a été le cas la plupart du temps dans l'histoire de l'islam. Lorsque ce fondamentalisme passe à la violence, c'est en général d'abord contre sa propre société, afin de l'épurer de tout ce qui n'est pas islamique : d'où l'importance de la police religieuse et de la question de la place de la femme (voile et restriction de l'accès à l'espace public). Les fondamentalistes conservateurs, comme les talibans afghans, attachent peu d'importance à la construction de l'État : pour eux une société est vraiment islamique dans la mesure où ses membres se conforment à la charia ; ils privilégient alors le da'wat (« prédication »), au besoin renforcé par la contrainte. Ils luttent donc aujourd'hui avant tout contre l'occidentalisation de la culture et des mœurs. Le modèle a été appliqué de manière très caricaturale chez les talibans afghans, où la longueur de la barbe devient un critère essentiel de l'islamité du pays. En ce sens, les fondamentalistes ne sont pas nécessairement très politisés, même si leur pensée est très radicale : certains mouvements comme le Tabligh (connu en France sous le nom de Foi et pratique) se contentent de prêcher en faisant du porte-à-porte, pour inciter les musulmans à revenir vers le « vrai islam » (c'est-à-dire à leur conception de l'islam), sans se soucier du cadre politique en place ; mais, ce faisant, ils fonctionnent plus comme une secte fermée que comme un mouvement politique. Ce type de fondamentalisme a toujours existé dans l'islam. Ses adeptes sont vraiment internationalistes, c'est-à-dire qu'ils mettent la communauté de tous les musulmans (la umma) au-dessus des États et des nations, comme l'a montré Mollah Omar, qui n'a pas hésité à sacrifier son propre régime au nom de la loyauté envers Oussama ben Laden.

Femme portant le chadri

Photographie : Femme portant le chadri

En Afghanistan, les talibans ont imposé aux femmes, sous peine de lapidation, le port du chadri, pièce d'étoffe qui a pour fonction de cacher entièrement le corps féminin au regard public. 

Crédits : N. Cirani/ De Agostini/ Getty Images

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De tels courants sont, au contraire de l'islamisme, aussi vieux que l'islam. Les talibans afghans rappellent les Almohades du Maroc médiéval, où des tribus, ici pachtounes, là-bas berbères, s'unissent derrière un personnage charismatique pour imposer aux gens de 1a ville un islam rigoriste fondé sur la seule charia. La question est de savoir pourquoi ce mouvement se développe aujourd'hui dans des milieux en fait modernisés, à commencer par des musulmans vivant en Occident.

Car ce qui est nouveau (en réalité depuis la fin des années 1980), c'est la radicalisation de fondamentalistes conservateurs qui ont pris aux islamistes le drapeau de la lutte contre l'Occident et l'impérialisme américain, tout en prônant des formes d'islamisation de la société très traditionnelles (à propos de la femme ou de l'économie, par exemple). Ils constituent aujourd'hui une nébuleuse de petites organisations, ou plutôt de réseaux liés entre eux. C'est l'insistance qu'ils portent au djihad qui les distingue des oulémas traditionalistes. Pour les nouveaux radicaux, le djihad est une obligation personnelle et permanente, d'où leur appellation de djihadistes au Pakistan. Ils reprennent donc le thème et les terrains de la lutte armée contre l'Occident, mais leur djihad n'est pas limité à la conquête du pouvoir dans chacun de leur pays. Ils privilégient au contraire les djihad à la périphérie du monde musulman (Bosnie, Tchétchénie, Afghanistan, Cachemire, Philippines), combinant activisme armé (djihad) et promotion d'un islam purifié (salafisme). Les talibans, Al-Qaida, le G.I.A., Jaysh-i Mohammed, Takfir wal hijrah en sont des exemples. Cet internationalisme, qui s'est forgé pour beaucoup de ses partisans dans le corps des volontaires islamiques partis se battre en Afghanistan dans les années 1980, correspond bien à l'internationalisation croissante des milieux où ils recrutent : madrasas traditionnelles d'Afghanistan et du Pakistan, ouvertes à tous les activistes, clergé officiel wahhabite en Arabie Saoudite, qui promeut activement son fondamentalisme à travers des organisations internationales comme la Ligue islamique mondiale (Rabita), jeunes diplômés d'instituts islamiques récemment créés, imams autodidactes, enfants de l'immigration en Occident, tous largement déracinés, parce que, paradoxalement, souvent occidentalisés, à l'instar des jeunes qui ont commis les attentats contre le World Trade Center, le 11 septembre 2001. Or ces mouvements néo-fondamentalistes ont été largement soutenus par des pays considérés comme des alliés des Américains, tels l'Arabie Saoudite et le Pakistan, avant qu'ils ne basculent dans l'anti-occidentalisme à la suite de la chute de l'U.R.S.S. et de la guerre du Golfe, en 1991. Ben Laden est un bon exemple de cette conjonction entre anti-américanisme radical et conservatisme religieux : il n'a aucun projet social, aucune grande vision stratégique, c'est un activiste pour qui le combat remplace le programme. Ses idées religieuses sont, dans le fond, assez proches du wahhabisme, qui est la doctrine officielle de l'Arabie Saoudite, alliée des États-Unis. On voit donc que les cartes sont bien brouillées : le radicalisme n'est plus un produit d'exportation des États révolutionnaires, comme l'Iran ; il est de moins en moins une conséquence des conflits du Moyen-Orient, mais devient au contraire un phénomène de société qui touche une jeunesse musulmane occidentalisée.

Ce nouveau radicalisme islamique apparaît sur fond de déracinement et de mondialisation. Il se construit en miroir de et en opposition à une occidentalisation triomphante, qu'il combat non pas par la promotion des cultures et de l'histoire du monde musulman, mais par la définition d'un islam réformé, reconstruit et débarrassé précisément de toute référence culturelle. En ce sens, ce nouveau fondamentalisme est bien autant un agent qu'un produit de la déculturation.

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Révolution islamique en Iran, 1979

Révolution islamique en Iran, 1979
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Manifestation en faveur de Khomeyni à Téhéran, 1980

Manifestation en faveur de Khomeyni à Téhéran, 1980
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Recep Tayyip Erdogan et José Manuel Durão Barroso à Bruxelles, 2004

Recep Tayyip Erdogan et José Manuel Durão Barroso à Bruxelles, 2004
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Olivier ROY, « ISLAM (Histoire) - L'émergence des radicalismes », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/islam-histoire-l-emergence-des-radicalismes/