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GRAMMAIRES (HISTOIRE DES) Les grammairiens grecs

Apollonios Dyscole : rendre raison des constructions

À cet égard, Apollonios Dyscole, trois siècles plus tard, apparaît bien comme l'héritier de la même tradition. Successeur lui-même de toute une série de grammairiens, dont souvent nous ne connaissons guère plus que le nom – les Tyrannion, Philoxène, Tryphon, Habron, Théon, Apion...–, Apollonios est l'auteur de dizaines de monographies dont huit consacrées respectivement aux huit parties du discours. Nul doute que nous ayons affaire là au corps principal de son œuvre, auquel il faut naturellement joindre l'ouvrage de synthèse qui reprend et prolonge les monographies : le traité Peri suntaxeôs, De la construction. Par chance, cet ouvrage de 340 pages, plus les traités Du pronom (140 pages), Des adverbes (100 pages), Des conjonctions (45 pages), sont parvenus jusqu'à nous et nous permettent d'apprécier, avec la méthode d'Apollonios, le degré de développement de la théorie grammaticale au iie siècle de notre ère.

Si, chez Apollonios, la dimension philologique de la grammaire reste présente – les textes littéraires, homériques notamment, fournissant de nombreux problèmes critiques que l'application de la doctrine doit permettre de résoudre –, elle n'est ni la seule, ni même la principale : « je m'appuie, écrit-il à propos des conditions d'emploi des pronoms au nominatif, non sur des exemples poétiques (la construction poétique faisant place à l'ellipse et au pléonasme), mais bien sur l'ensemble de l'usage courant, sur les emplois rigoureux des prosateurs et surtout sur la force de la théorie (ek dunameôs tès tou logou) qui ne doit pas laisser non plus de rendre compte des constructions qui ne font pas difficulté » (Synt., p. 162 Uhlig). Rendre raison des faits dans leur ensemble, au lieu d'accumuler des exemples, toujours particuliers, telle est l'ambition d'Apollonios. Dans la pratique, on le voit en effet constamment soucieux de montrer les causes et, chaque fois qu'il le peut, de généraliser telle formulation d'un devancier. Outre les définitions des parties du discours, c'est à leur emploi dans des constructions (suntaxeis) que la réflexion s'applique et, plus spécifiquement encore ici, aux règles de congruence (katallèlotès) qui conditionnent la correction du discours. Théorie de la congruence des mots entre eux, la «  syntaxe » d'Apollonios étudie avec un scrupule exemplaire les assemblages de mots, mais – on l'a noté depuis longtemps – il lui manque l'instrument d'appréhension des faits syntaxiques qu'est le concept de fonction : son analyse des constructions des cas souffre en plus d'un endroit – et, principiellement, partout – du fait qu'il ne connaît que nominatif, accusatif, etc., mais ne dispose pas de concepts comme sujet, objet, attribut, etc. Nonobstant cette faiblesse incontestable de sa théorie, Apollonios a légué à la postérité des analyses d'une telle pénétration qu'à travers Priscien et Planude, pour ne citer que les plus grands, c'est lui qui domine largement l'histoire de la linguistique grecque jusqu'à la Renaissance et même au-delà. Il est sans contestation possible le représentant le plus éminent de la grammaire antique arrivée à maturité.

— Jean LALLOT

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Écrit par

  • : maître assistant à l'École normale supérieure

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Pour citer cet article

Jean LALLOT. GRAMMAIRES (HISTOIRE DES) - Les grammairiens grecs [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ARABE (MONDE) - Langue

    • Écrit par David COHEN
    • 9 385 mots
    • 3 médias
    ...c'est-à-dire qu'il en fût tiré un corps de règles, une claire description d'un usage devenu coercitif. La tradition impute l'initiative de la constitution d'une grammaire au calife ‘Alī, qui l'aurait ordonnée pour défendre précisément la pureté linguistique du texte sacré contre les risques de corruption que lui...
  • ARISTOPHANE DE BYZANCE (257 av. J.-C.?-? 180 av. J.-C.)

    • Écrit par Universalis
    • 192 mots

    Directeur de la bibliothèque d'Alexandrie vers ~ 195, Aristophane de Byzance publia une version d'Homère, la Théogonie d'Hésiode, Alcée, Pindare, Euripide, Aristophane et peut-être Anacréon. Un grand nombre des « arguments » qui figurent au début des manuscrits de comédies et...

  • BEAUZÉE NICOLAS (1717-1789)

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    Né à Verdun, Beauzée s'attache d'abord aux sciences et aux mathématiques avant de s'intéresser à la grammaire. Lorsque Dumarsais meurt en 1756, Beauzée lui succède à la rédaction des articles de grammaire de l'Encyclopédie. Il publie en 1767 sa Grammaire générale ou...

  • CORAN (AL-QURĀN)

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    ...qui faisait de la langue arabe en général, et du texte coranique en particulier, l'insurpassable expression de la transcendance elle-même. Commentaires grammaticaux et recherches philologiques n'ont donc pas été, dans l'Islam des origines et jusque dans le monde islamique contemporain, des disciplines...
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