EMPIRISME

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La querelle des vérités analytiques

L'article de Quine « Two Dogmas of Empiricism », paru en 1951, peut servir de repère chronologique pour distinguer, dans une première approximation, deux périodes dans l'évolution de la philosophie des sciences au xxe siècle. On peut dire, en gros, que la « théorie reçue » dans la première moitié de celui-ci s'inspire des conceptions générales du cercle de Vienne, dites positivisme logique. La seconde partie du siècle est, au contraire, marquée par un éventail de recherches dont le seul point commun est le rejet de la « théorie reçue » et, en conséquence, une nouvelle interrogation sur le rôle respectif de ces deux instruments de la réflexion philosophique qui sont la logique et l'histoire. Pour comprendre ce changement de perspective, l'une des meilleures introductions se trouve dans l'ouvrage collectif édité par Frederick Suppe, The Structure of Scientific Theories (1977). C'est dans ce cadre historique qu'il convient d'envisager des objections que Tarski et Quine avaient adressées à Carnap en 1940 (voir le recueil de Schilpp : The Philosophy of R. Carnap, 1963, p. 64, sq.), et que Quine a développées dans trois articles successifs : « Truth by Convention » (1936), « Two Dogmas of Empiricism » (1951), et « Carnap and Logical Truth » (1954).

Les deux dogmes selon Quine

La thèse générale est ainsi résumée par Quine : « L'empirisme moderne dépend en grande partie de deux dogmes. Le premier consiste à croire à un clivage fondamental entre les vérités analytiques (ou fondées sur les significations indépendamment des faits) et des vérités synthétiques (ou fondées sur les faits). Le second, le réductionnisme, consiste à croire que chaque énoncé doué de signification équivaut à une construction logique à partir de termes qui renvoient à l'expérience immédiate. Ces deux dogmes semblent mal fondés. Si on les abandonne, d'une part, on contribue à effacer la frontière entre la métaphysique spéculative et les sciences de la nature ; d'autre part, on se réoriente vers le pragmatisme » (De Vienne à Cambridge, trad. P. Jacob, 1980, p. 87).

L'expression « empirisme moderne » vise principalement l'école autrichienne. La référence au pragmatisme fait allusion, d'une part, à l'article de Clarence Irwing Lewis « A Pragmatic Conception of the A Priori » (1923), article dont Quine reprendra littéralement plusieurs formules, d'autre part, au « holisme » de John Dewey réinterprété à la lumière de Pierre Duhem : nos hypothèses abordent collectivement le tribunal de l'expérience. On notera qu'après Two Dogmas les références au pragmatisme chez Quine se feront souvent restrictives (voir « On the Very Idea of a Third Dogma », in Theories and Things, 1981).

Le second dogme est un corollaire du premier. En prenant isolément chaque énoncé doué de signification pour le confronter à l'expérience immédiate, on entreprend la tâche impossible de distinguer, phrase par phrase, la part de la théorie et celle de l'évidence sensorielle. Le fait que la logique distribue les valeurs de vérité (vrai, faux) phrase par phrase ne doit pas faire oublier que le discernement de la signification ou des conditions de vérité requiert que chaque phrase soit replacée non seulement dans son contexte mais aussi dans un horizon scientifique plus ou moins large suivant les cas.

Les objections au premier dogme sont plus fondamentales. Quine rejette la conception linguistique de la logique, qu'il attribue à Carnap (et indirectement à Wittgenstein), cette conception linguistique étant une forme de conventionnalisme. Pour comprendre quel va être l'objet du débat, ouvrons par exemple le petit livre dans lequel Einstein a présenté au public sa théorie de la relativité (Payot, 1956). Au cours des premiers chapitres, Einstein passe continuellement d'un raisonnement sur les faits à un raisonnement sur les mots jusqu'à ce qu'il arrive à introduire sa définition de la simultanéité (p. 32). La question est celle-ci : que faisons-nous lorsque, pour éclaircir une affaire embrouillée, nous remontons de l'examen des faits à celui des idées, ou d'une question de physique à une question de logique ? La réponse traditionnelle est que, dans ce cas, nous faisons une analyse (une reductio ad principia). En discutant sur des mots tels que « trajet en ligne droite » ou « intervalle de temps », Einstein ne cesse pas d'avoir en vue des choses concrètes, telles que les règles et les horloges. En raisonnant sur le langage, nous raisonnons indirectement sur les choses. Pourquoi emprunter cette voie indirecte ? Pour pouvoir généraliser en évitant les équivoques. Quine distingue deux manières de généraliser. Partant de la proposition « Socrate est mortel », nous pouvons généraliser en disant « Tout homme est mortel », mais nous pouvons aussi obtenir une autre sorte de généralité en disant : « Socrate est mortel ou Socrate n'est pas mortel. » Dans ce dernier cas, on dira que l'énoncé est vrai en vertu de sa forme ou de sa syntaxe logique, indépendamment du lexique. L'énoncé resterait logiquement vrai si nous changions les mots en conservant la même forme de disjonction. « Une vérité logique est une phrase qui ne peut être rendue fausse par substitution des termes lexicaux » (Quine, Philosophy of Logic, iv, p. 58). Mais cette indépendance de la grammaire logique à l'égard du lexique descriptif ne veut pas dire que la vérité logique est indépendante des faits. « Être ou non mortel » est vrai de Socrate, de la même façon que l'assertion « deux et deux font quatre » est vraie non seulement en théorie mais aussi en fait. En logique ou en mathématique, comme ailleurs, la vérité se définit toujours par la relation du langage à des réalités extralinguistiques. La forme logique, selon Quine, est un moyen de généralisation oblique qui nous permet de continuer à parler de l'individu Socrate tout en généralisant sur les conditions de vérité des énoncés concernant cet individu. En se référant à la sémantique de Tarski, Quine appelle « montée sémantique » le mouvement d'analyse régressive par lequel nous remontons du langage sur les choses au métalangage sur la structure logique des énoncés. La montée sémantique est une analyse qui, avec des moyens différents, reste conforme au schéma général de la méthode analytique exposée par Kant dans les Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science. Avant d'aborder la discussion des thèses de Carnap, il est utile, en effet, d'esquisser une comparaison entre les conceptions de Quine et celles de Kant. Bien que ces deux philosophes n'aient pas la même conception de la logique, on peut établir pourtant un certain parallèle entre les critiques que Kant adresse à la théorie leibnizienne des vérités de raison et celles qu'oppose Quine à [...]

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Pour citer l’article

Edmond ORTIGUES, « EMPIRISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/empirisme/