ÉDITION DU GÉNOME HUMAIN

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Complexe CRISPR-Cas9

Complexe CRISPR-Cas9
Crédits : Janet Iwasa for the Innovative Genomics Institute. Copyright 2018 The Regents of the University of California

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Mode d’action de CRISPR-Cas9

Mode d’action de CRISPR-Cas9
Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Depuis l’achèvement en 2004 du projet Génome humain, entrepris au début des années 1990, dont l’objectif était de procéder à la première lecture intégrale des trois milliards de bases que contient l’ADN humain, les avancées de la génétique sont fulgurantes. Outre le séquençage du génome, qui se réalise désormais à « très haut débit » et qui tend à se banaliser pour les parties codantes de l’ADN, un autre aspect de la révolution génomique a consisté à inventer des techniques d’ingénierie génétique qui permettent de modifier le génome. Cette « édition du génome », traduction de l’expression anglaise genome editing, dont les instruments ont été conçus au cours des années 2000, s’est trouvée facilitée par la mise au point à partir des années 2010 d’outils moléculaires de plusieurs types, dont le plus connu bien que déjà remplacé a été baptisé CRISPR-Cas9. Grâce à ces outils il est possible, en reprenant l’expression de Jacques P. Tremblay, de « modifier spécifiquement le gène ciblé, réduire ou augmenter l’expression d’un gène choisi », c’est-à-dire de corriger « à volonté » la structure même de l’ADN très exactement là où on le souhaite. Par rapport aux techniques antérieures de transgenèse ou de recombinaison homologue, ces outils ont en effet l’avantage d’être précis, fiables, faciles à utiliser et peu coûteux, ce qui explique l’énorme intérêt suscité dans le milieu scientifique et médical comme dans le secteur économique des biotechnologies. Avec ces outils d’édition, il devient possible de remplacer – et donc de corriger – des séquences altérées d’un gène par des séquences normales et cela aussi bien sur les cellules somatiques (l’immense majorité de celles du corps) que sur les cellules germinales (celles qui sont à l’origine des gamètes, et donc de la reproduction). Appliquée à l’homme, l’édition de l’ADN relance la thérapie génique, soulevant à la fois espoirs et questions quant à son usage et ses finalités.

Complexe CRISPR-Cas9

Complexe CRISPR-Cas9

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L'outil d'édition des génomes le plus répandu est CRISPR-Cas9. Cet édifice protéique (en vert)  se fixe en un point précis d'une molécule d'ADN (en bleu) grâce à un ARN guide (en jaune). Cet ARN s'hybride à la séquence d'ADN choisie qui lui est complémentaire. Ce complexe permet de... 

Crédits : Janet Iwasa for the Innovative Genomics Institute. Copyright 2018 The Regents of the University of California

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La recherche sur l’édition du génome humain

Le premier essai de thérapie génique chez l’homme remonte à 1990 aux États-Unis sur des patients atteints de cancer. Dans les années 2000, les essais thérapeutiques se multiplient, y compris en Europe, mais il ne s’agit pas encore d’édition du génome, la thérapie consistant à insérer une copie fonctionnelle du gène déficient dans l’ADN du malade. Ce traitement par transfert de gène permet de stopper la progression de maladies évolutives chez certains patients atteints, par exemple, de pathologies neurodégénératives, de déficit immunitaire combiné sévère (DICS), d’hémophilie B ou d’amaurose de Leber (ACL), une dégénérescence visuelle qui mène à la cécité. Les succès, réels, ne sont toutefois pas à la hauteur des espoirs : de délicats problèmes techniques demeurent, entraînant de graves effets indésirables, parfois mortels.

C’est en novembre 2017 qu’est effectuée en Californie la première thérapie par édition réalisée in vivo sur un patient atteint d’une maladie dégénérative, le syndrome de Hunter (dû à l’inactivation d’une enzyme lysosomale), mais l’outil d’édition utilisé – les nucléases à doigts de zinc – est jugé moins performant que CRISPR-Cas9. Autorisés en juin 2016 par les Instituts américains de la santé (NIH), les premiers essais thérapeutiques utilisant CRISPR-Cas9, méthode unanimement considérée comme plus efficace que les précédentes, ont lieu en 2018. En janvier de cette même année, les NIH annoncent un programme de six ans, baptisé Somatic Cell Genome Editing, assorti d’un financement de 190 millions de dollars, visant à promouvoir l’usage clinique de l’édition du génome. Des démarches similaires existent en Europe auprès de l’Agence européenne du médicament. Dans ce domaine, la Chine a une longueur d’avance : les essais visant à traiter des malades atteints de certains cancers ou du VIH auraient débuté dès 2015 et concerneraient un total de 86 patients. Ainsi, l’édition du génome humain n’aura attendu que trois ans après la découverte en 2012 de la technique CRISPR-Cas9. Ces applications ne portent cependant que sur le génome des cellules somatiques et leurs fins sont thérapeutiques.

L’utilisation éventuelle de CRISPR-Cas9 sur le génome germinal (l’ADN des gamètes, ou des embryons avant implantation) est plus controversée car les modifications génétiques opérées seraient alors transmissibles à la descendance. Éditer le génome germinal revient à modifier de manière intentionnelle le patrimoine génétique de l’espèce humaine, le problème n’étant plus simplement technique, mais éthique. Toutefois, des expérimentations sur l’embryon humain ont d’ores et déjà eu lieu. Elles ne visent pas pour le moment à obtenir des bébés mais à tester l’efficacité de CRISPR-Cas9 dans la perspective d’une thérapie génique opérant sur le génome de l’embryon afin de prévenir le développement de la maladie chez l’individu et sa descendance. C’est encore une fois la Chine qui a ouvert le pas. Les premières modifications ciblées du génome germinal ont été réalisées au cours de l’année 2015 sur 86 embryons non viables. Elles ont été suivies par trois autres expérimentations, d’abord en Chine en avril 2016 sur 26 embryons non viables, puis en mars 2017 sur six embryons viables, puis aux États-Unis en juillet 2017 sur 58 embryons viables. Un programme comparable est en cours en Suède depuis septembre 2016.

Sur le plan scientifique, les expériences chinoises n’ont pas été jugées concluantes. Les modifications génétiques effectuées, destinées dans les expériences d’avril 2015 et de mars 2017 à corriger une mutation responsable d’une maladie du sang (la bêta-thalassémie) et dans celle d’avril 2016 à introduire une mutation permettant de résister à l’infection par le VIH, n’ont pas permis d’obtenir les résultats escomptés : les corrections n’apparaissent que dans certaines cellules (effet mosaïque) et on détecte en outre de fréquentes modifications collatérales non recherchées (effet hors cible). L’expérience américaine de juillet 2017 marque un tournant : en révisant le protocole expérimental, elle a réussi dans deux cas sur trois à corriger une mutation à l’origine d’une maladie cardiaque (la cardiomyopathie hypertrophique) sans effets secondaires décelables. Ce qui était à l’origine des échecs chinois est en voie d’être maîtrisé sur le plan technique. CRISPR-Cas9 pourrait ainsi devenir opérationnel sur le génome germinal humain plus rapidement que prévu. Parallèlement, dans le but de diminuer les effets indésirables, des recherches visent à mettre au point d’autres outils d’édition ou à améliorer les outils existants : en octobre 2017, une équipe états-unienne a conçu une technique d’une plus grande précision, baptisée ABE, qui permet, pour corriger une mutation, de réécrire le génome « à la lettre près », c’est-à-dire de corriger un défaut génétique en rétablissant la séquence d’ADN mutée, avec une précision « absolue » et sans coupure de l’ADN. La technique testée sur les cellules d’un malade atteint d’hémochromatose n’en est qu’à ses débuts mais devrait permettre à terme d’améliorer sensiblement les taux de réussite de l’édition en réduisant les effets secondaires.

Mode d’action de CRISPR-Cas9

Mode d’action de CRISPR-Cas9

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L'outil de modification des génomes CRISPR-Cas9 est construit à partir de morceaux sélectionnés pour leur fonction et isolés de divers systèmes de défense bactériens. On leur associe un ARN fabriqué dans un synthétiseur, dit ARN guide, qui détermine l'emplacement à modifier sur un ADN.... 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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La controverse professionnelle

Dans un contexte scientifique aussi trépidant, la communauté internationale des généticiens s’est rapidement interrogée sur la légitimité de mener ou de poursuivre des recherches sur le génome germinal humain. Les premières réactions précèdent la révélation des expériences chinoises. Le 19 mars 2015, l’ISSCR (International Society for Stem Cell Research) rend un avis dans lequel elle appelle à un « moratoire des applications cliniques de l’édition du génome germinal humain » mais non de la recherche, le temps de réfléchir aux risques et aux implications sociales et éthiques de ces expériences. Le même jour, à l’initiative de Jennifer Doudna, l’une des deux inventrices de CRISPR-Cas9, un groupe de dix-huit chercheurs (dont deux Prix Nobel) signe une lettre dans la revue Science favorable à la poursuite des recherches mais « décourageant fortement […] toute application clinique sur l’homme » et demandant la mise en place de groupes de réflexion ouverts à la société civile. Une semaine plus tard, le 26 mars 2015, la revue Nature publie un article intitulé « Don’t edit the human germ line » écrit par cinq généticiens de renom, membres de l’Alliance for Regenerative Medicine, instance regroupant des entreprises du secteur biomédical et des laboratoires universitaires, qui appelle à stopper les expériences (recherche et application thérapeutique) sur l’édition du génome germinal humain et à établir une distinction étanche entre génome somatique (pour lequel les recherches doivent se poursuivre) et génome germinal (concerné par le moratoire).

Le débat est lancé et débouche quelques mois plus tard, après les prises de position d’autres instances professionnelles, sur le sommet international de Washington qui se tient du 1er au 3 décembre 2015 à l’initiative des Académies des sciences états-unienne, britannique et chinoise, les trois pays les plus impliqués dans la recherche en édition du génome. Ce sommet est conçu sur le modèle de la conférence d’Asilomar qui, en 1975, soulevait la question d’un possible moratoire sur les manipulations génétiques, domaine de recherche alors nouveau. Il regroupe des biologistes, des juristes, des spécialistes en bioéthique et quelques représentants de la société civile. À l’issue des débats, une résolution finale est adoptée : les recherches sur l’édition du génome germinal sont justifiées à des fins de connaissance à condition qu’elles ne débouchent pas sur la conception et la naissance de bébés dont le génome aurait été modifié. L’édition germinale à des fins reproductives est jugée « irresponsable », la résolution appelant à poursuivre la recherche scientifique afin d’améliorer la fiabilité des outils et à organiser une vaste réflexion éthique dans le cadre de forums en vue d’établir des normes internationales et d’harmoniser les législations.

Du 28 au 30 avril 2016, un colloque est organisé à Paris par la Fédération européenne des Académies de médecine et les Académies de médecine britannique et française. Bien qu’aucune recommandation officielle ne conclue la réunion, la plupart des communications soulignent la nécessité de poursuivre les expériences sur le génome germinal mais aussi celle de parvenir à un vaste consensus public avant d’envisager toute application thérapeutique à l’homme. Ce type de position est finalement assez ambigu puisque, tout en alertant sur les délicats enjeux de l’édition du génome germinal, on n’en proscrit nullement l’usage.

Le sommet de Washington de 2015 avait marqué un temps fort de la controverse professionnelle. À part quelques interventions ultérieures de grands noms de la génétique internationale, comme celle, publiée en novembre 2017 dans The New England Journal of Medicine, de George Church, généticien à Harvard, s’opposant à tout cadre restrictif en matière de recherche sur l’édition du génome germinal humain, on relève un consensus a minima sur quatre points.

– Une distinction est faite entre la recherche fondamentale sur le génome germinal qui, dans son principe, est acceptable – et doit, pour certains, être encouragée –, et ses applications cliniques à l’homme qui sont rejetées, au moins en l’état actuel des connaissances. Les utilisations correctrices à des fins médicales et procréatives visant à éviter la transmission d’une pathologie génétique ne sont donc pas envisageables pour le moment.

– C’est moins sur le fond que dans la procédure – engager ces travaux dans le secret sans assurance éthique préalablement obtenue au terme d’une discussion ouverte –, notamment pour les recherches chinoises, que les expérimentations conduites sont critiquables. Toutefois les avis divergent au sujet des modalités d’encadrement garantissant qu’elles ne soient pas utilisées à des fins thérapeutiques ou procréatives. Les partisans du cadre légal national ou international s’opposent à ceux qui, soucieux de l’autonomie de la recherche, en appellent à l’éthique des chercheurs.

– La présence à Washington d’une association de patients montre que, lorsque le débat sort d’une enceinte strictement professionnelle, un lien est explicitement établi avec des questions d’ordre éthique qui, au-delà des scientifiques, regardent la société dans son ensemble. Cela conduit à des prises de position publiques dont certaines sont plus tranchées que celles s’exprimant dans le cercle restreint des généticiens.

– Sans avoir été au centre des discussions, les enjeux économiques ont pesé. La position la plus hostile à l’édition du génome germinal humain est signée par des biologistes membres de l’Alliance for Regenerative Medicine, liés au secteur de la médecine reproductive. Rejeter l’édition du génome germinal revient à favoriser les autres techniques de sélection reproductive actuellement pratiquées dans les cliniques de fertilité, fondées sur le tri embryonnaire effectué par diagnostic préimplantatoire. Un autre effet serait de protéger les techniques concurrentes et antérieures à CRISPR-Cas9, notamment celle des nucléases à doigts de zinc, utilisées pour l’édition du génome somatique.

Les réactions institutionnelles

Les réactions institutionnelles après le sommet de Washington ne tardent pas : en octobre 2015, un mois après que le Hinxton Group – un réseau international de généticiens et de bioéthiciens, principalement britanniques et nord-américains – a mis en garde les pouvoirs publics contre des réglementations trop restrictives et souligné la nécessité de poursuivre les recherches sur l’édition du génome germinal humain, l’UNESCO communique sa position. Son Comité international de bioéthique (CIB) rend un rapport très critique sur « le génome humain et les droits de l’homme » dans lequel il encourage les États à se mettre d’accord sur « un moratoire portant sur l’ingénierie du génome de la lignée germinale chez l’homme aussi longtemps que la sécurité et l’efficacité des procédures ne soient pas établies comme moyen de traitement ». Déjà, en 1997, dans la Déclaration universelle sur le génome humain et les droits de l’homme, l’organisme international soulignait que le génome « sous-tend l’unité fondamentale de tous les membres de la famille humaine » et qu’il est « le patrimoine de l’humanité ». À l’époque, les craintes concernaient surtout le clonage reproductif que la Déclaration jugeait dans son article 11 « contraire à la dignité humaine ». L’UNESCO actualise ainsi sa réflexion sur la génétique : estimant que le génome n’est pas « une matière première malléable à loisir », le CIB appelle à un moratoire des recherches portant sur le génome germinal dans l’attente de l’établissement d’une norme globale et partagée qui découlerait de l’esprit de la Déclaration de 1997.

Le CIB fait aussi référence à la Convention d’Oviedo (1997), signée par la plupart des pays membres du Conseil de l’Europe. Son article 13 énonce : « Une intervention ayant pour objet de modifier le génome humain ne peut être entreprise que pour des raisons préventives, diagnostiques ou thérapeutiques et seulement si elle n’a pas pour but d’introduire une modification dans le génome de la descendance. » La convention est à l’heure actuelle le seul instrument juridique international qui soit contraignant pour les États qui l’ont signée et ratifiée. La France l’a ratifiée par la loi sur la bioéthique de juillet 2011. Le 12 octobre 2017, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a voté une recommandation non contraignante stipulant que « la modification intentionnelle de la lignée germinale humaine franchirait des limites jugées éthiquement inviolables ». Les États membres sont invités à ouvrir un débat public et à développer un cadre réglementaire et législatif commun. L’esprit de la Convention d’Oviedo est donc réaffirmé.

Sur un plan national, des instances chargées de réfléchir aux orientations de la santé publique ont aussi pris position. On se contentera de citer ici le Nuffield Council on Bioethics (NCB) pour le cas britannique et la National Academy of Sciences (NAS) pour les États-Unis, parce qu’ils tranchent avec la réserve de l’UNESCO et du Conseil de l’Europe. En septembre 2016, le NCB rend un rapport sur l’édition du génome dans lequel il se déclare prudemment favorable aux recherches sur l’édition du génome humain, y compris germinal, de manière à en explorer les applications potentielles. Cette recommandation confirme la décision prise quelques mois plus tôt, en février 2016, par l’autorité britannique de régulation en embryologie (HFEA : Human Fertilisation and Embryology Authority), autorisant la première expérimentation menée au Royaume-Uni sur l’édition du génome des embryons, qui sera finalement réalisée en septembre 2017. Le NCB annonce la publication d’un autre rapport sur l’édition du génome et la reproduction humaine qui devrait confirmer cette orientation. Aux États-Unis, la NAS a rendu un rapport en février 2017 dans lequel elle se montre aussi favorablement disposée, mais avec prudence, aux recherches sur l’édition du génome germinal. Elle estime que ces recherches sont essentielles pour l’avancement de la science, mais qu’elles doivent être conduites avec précaution : elle énonce une liste de critères (parmi lesquels l’absence d’alternatives raisonnables et la restriction à la seule prévention de maladie) permettant d’autoriser ou non les essais cliniques. Il est probable que la prise de position de la NAS ait contribué à rendre possible la première expérimentation états-unienne sur embryons humains en juillet 2017 en dépit de l’interdiction d’utiliser des financements fédéraux décidée par l’autorité de régulation (FDA : Food and Drug Administration). Précisons que le Royaume-Uni n’a pas signé la Convention d’Oviedo et que les États-Unis, n’étant pas un État européen, ne sont pas concernés. Aucune réflexion prospective de cette nature, quel qu’en soit le contenu, n’émane de la Chine qui est, avec les États-Unis et le Royaume-Uni, la troisième « grande puissance » dans le secteur de l’édition du génome.

La situation en France est sensiblement différente et la réflexion institutionnelle moins engagée. En avril 2016, l’Académie nationale de médecine rend un rapport favorable à la recherche mais hostile à l’utilisation thérapeutique des méthodes d’édition et invite à maintenir la législation qui proscrit depuis les lois bioéthiques de 1994 toute intervention visant à modifier le génome de la descendance humaine. De son côté, dans la perspective de la révision des lois bioéthiques en 2018, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST) invite dans son rapport de mars 2017 à « ne pas rater le train de ces techniques très prometteuses », se dit opposé à un moratoire sur les recherches, mais recommande de privilégier l’édition du génome somatique. Enfin, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), qui devait rendre son avis fin 2017, ne s’est pas encore exprimé sur la question. La position française reste plus proche de l’esprit du Conseil de l’Europe et de l’UNESCO que de celui, plus ouvert à la recherche, des instances de régulation états-unienne (NAS) ou britanniques (NCB, HFEA). Pour l’heure, l’article 16-4 du Code civil énonce que « nul ne peut porter atteinte à l’intégrité de l’espèce humaine » et interdit le clonage reproductif et toute pratique eugénique organisant la sélection des personnes. Le Code de la santé publique ajoute dans son article L2151-5 que « les embryons sur lesquels une recherche a été conduite ne peuvent être transférés à des fins de gestation ».

La réhabilitation libérale de l’eugénisme

Les discussions relatives à l’édition du génome germinal qui se tiennent dans l’espace public se situent davantage sur un plan moral et interrogent le droit des parents de configurer le génotype de l’enfant à naître. Ce sont surtout les arguments favorables qui diffèrent de ceux avancés par les professionnels : ils recommandent une sélection anténatale, génétiquement assistée et accessible à tous, qui donnerait aux parents le droit, voire l’obligation morale, d’intervenir sur le génome de leur futur enfant.

L’argument clé de ces plaidoyers, pour lesquels la visée thérapeutique ou préventive est toujours mise en avant, est le gain en vies humaines. En écartant les mutations génétiques à l’origine de maladies incurables, l’édition permettrait à de nombreuses personnes ainsi qu’à leurs descendants de vivre dans de bonnes conditions ou tout simplement de ne pas mourir. Par conséquent, les protestations selon lesquelles le génome de l’espèce humaine doit rester inviolable et ne peut faire l’objet d’une correction intentionnelle sont jugées dérisoires. La prise de position de John Harris, professeur de bioéthique à Cambridge, en est une illustration. Dans le Guardian du 2 décembre 2015, s’exprimant sur l’édition du génome germinal à la veille du sommet de Washington, il juge absurde le principe de l’inviolabilité du génome de l’espèce humaine et récuse les objections les plus communes : risque inacceptable pour les générations futures du fait de la transmission à la lignée des corrections génétiques opérées et impossibilité d’obtenir le consentement de l’enfant. Pour Harris, le vrai drame, ce sont les 6 p. 100 de nourrissons qui, chaque année dans le monde, naissent porteurs d’une mutation délétère et vont mourir. À cette aune, intervenir sur le génome germinal est une obligation morale pour réduire le malheur et faire reculer la mort. Dans les pays anglo-saxons (Australie, Canada, États-Unis, Royaume-Uni), Harris n’est pas isolé : des opinions similaires, exprimées dans les médias par diverses personnalités (Steven Pinker, psychologue cogniticien à Harvard et Stanford ; Julian Savulescu, philosophe éthicien australien ; Henry I. Miller, généticien états-unien, ancien membre de la FDA…), sont nombreuses. La conclusion est chaque fois identique : il y a un impératif moral à faire le nécessaire pour réduire le nombre de vies perdues.

Ce raisonnement repose sur ce qu’on peut appeler un utilitarisme procréatif : la sélection anténatale au moyen de l’édition du génome germinal serait une bonne chose parce qu’elle permet de gagner des vies humaines et de rendre l’existence plus heureuse. Épargner à l’enfant une grave maladie transmise génétiquement par les parents grâce à une correction du génome de l’embryon est donc un devoir moral visant à lui assurer la meilleure vie possible. On retrouve cette quête méliorative dans un courant intellectuel bien installé au sein du monde anglo-saxon qui se réclame de l’eugénisme, voire de l’augmentation humaine. Le débat sur l’édition du génome germinal est l’occasion pour ce courant de faire entendre sa thèse et marque donc le retour dans l’espace social de la thématique de l’eugénisme. Il s’agit de procéder à la sélection consciente et volontaire de la reproduction humaine en vue d’améliorer le patrimoine génétique de l’humanité, mais en laissant le libre choix aux parents plutôt qu’en instaurant un eugénisme d’État fondé sur une législation autoritaire qui interdirait, par exemple, aux « dégénérés » de procréer. Le nouvel eugénisme correspond donc à la possibilité, pour chacun, de choisir les gènes de ses propres enfants. Si, comme l’indiquent les dates de parution des premiers textes, réhabiliter l’eugénisme comme une affaire de libre choix n’a pas attendu les innovations en édition du génome, ce qui se passe avec CRISPR-Cas9 lui donne un large écho.

Cette littérature, à présent très vaste, déborde l’univers académique. L’écrit fondateur, titré « Liberal eugenics », publié dans une revue de sciences politiques (Public Affairs Quarterly), remonte à 1998. Son auteur, le philosophe australien Nicholas Agar, défend une version de l’eugénisme qui accorde aux parents le droit d’intervenir sur l’ADN de l’enfant à naître. Il voit dans cet eugénisme parental la marque de la démocratie libérale, l’expression et l’extension d’une autonomie procréative et ajoute qu’il peut servir d’outil d’égalité des chances et des capacités, à condition que l’accès aux biotechnologies de la reproduction soit garanti à tous. L’auteur aujourd’hui le plus influent est Julian Savulescu, philosophe, éthicien et professeur à Oxford. En 2001, dans un texte qui peut être considéré comme le manifeste du nouvel eugénisme, il introduit la notion de « bienfaisance procréative » selon laquelle les parents ont l’obligation morale de sélectionner les meilleurs gènes pour leur enfant en vue de lui offrir, sur la base des informations à leur disposition, la meilleure vie possible. Depuis, seul ou avec les membres de son équipe, Savulescu prend régulièrement position sur les innovations en génétique procréative dès lors qu’elles lui semblent offrir une plus grande maîtrise du destin génétique de chacun. L’argument thérapeutique justifie qu’il faille déplacer toujours plus en amont le moment où la sélection doit s’exercer. Le principe cardinal est la liberté de choix en tant qu’elle appartient aux individus : les décisions procréatives ne regardent que les parents. Le rôle de l’État est simplement de rendre possible l’exercice de cette liberté de choix.

Le propos est dominé par une vision de la responsabilité pour autrui qui s’apprécie en termes utilitaristes. Les options entre lesquelles chacun doit choisir s’ordonnent en fonction des conséquences attendues : combien de risques de pathologies en moins ? Combien de morts ou de souffrances en moins ? Comment assurer à l’enfant la « meilleure vie possible » ? Dans cette littérature, l’espace du libre choix est ressaisi par le raisonnement moral qui conclut au devoir de sélectionner, considéré comme le meilleur choix possible. L’emploi répété du mot « meilleur » (best children, best life, best interests, best assets, etc.) illustre cet utilitarisme qui se présente comme un altruisme.

Les termes du débat éthique

L’une des questions les plus délicates au sujet de l’édition du génome germinal concerne la distinction entre visée thérapeutique destinée à guérir ou prévenir une pathologie et visée méliorative destinée à augmenter les capacités biologiques de l’être humain. Cela se traduit par le fait que les plaidoyers privilégient l’argument thérapeutique alors que les discours hostiles pointent le risque d’un usage mélioratif visant à augmenter les performances physiques ou cognitives de l’enfant plutôt que soucieux de restaurer la nature dans son cours ordinaire. Cette controverse est révélatrice des principes éthiques qui la déterminent.

L’utilitarisme moral qui justifie l’usage de l’édition à des fins de sélection anténatale et qui domine la réflexion bioéthique anglo-saxonne ne distingue pas clairement visée thérapeutique et visée méliorative. Ses concepts de base – liberté, autonomie, libre choix, intérêt et bien-être – ne le permettent pas parce que la question des fins (le bien visé) est laissée à la libre appréciation de l’individu (ou du couple), lequel est supposé bienveillant à l’égard de l’enfant. L’enjeu est que l’individu soit en mesure de choisir ce qui est le mieux pour son enfant. Le gain en espérance de vie sans incapacité (à l’échelle individuelle) ou en nombre de vies humaines (à l’échelle collective) est une manière simple de mesurer la meilleure vie possible ; simple mais pas exclusive d’autres manières de définir le meilleur. Offrir la meilleure vie à son enfant pourrait être aussi, selon les préférences et les croyances du couple parental, lui permettre d’être homme plutôt que femme ou plus grand ou plus clair de peau ou plus intelligent... Si la visée thérapeutique consiste à tout mettre en œuvre pour procurer une vie meilleure à l’enfant à naître, il devient très difficile de cerner ce qu’il faut entendre par thérapie. La porte est alors ouverte aux usages mélioratifs ; du moins elle n’est pas fermée a priori.

Plusieurs auteurs se réclamant de l’eugénisme libéral assument cette possibilité : pour John Harris en 2007 ou Julian Savulescu et Nick Bostrom en 2009, mais aussi pour un généticien comme George Church en 2017, l’édition du génome germinal permettra d’éliminer certaines maladies mortelles ou handicapantes et, ce faisant, rendra l’individu plus résistant, augmentera son espérance de vie, ouvrant ainsi, étape par étape, la possibilité d’agir sur son apparence phénotypique. Utiliser l’édition à des fins d’amélioration humaine est ici interprété comme un « acte de justice » : corriger les inégalités naturelles produites par la loterie génétique. Augmenter les capacités de l’enfant n’est alors pas jugé très différent des choix éducatifs que font déjà très tôt les parents dans la vie de celui-ci et dans son intérêt. À cette aune, le « bon parent » est celui qui fait le tri entre les bons gènes et les mauvais ; il doit être responsable de la génétique de l’enfant.

L’alternative consiste à réfléchir en termes de dignité humaine. En privilégiant le principe de la dignité, on réintègre dans l’analyse la question des fins visées sous la forme d’une question : sont-elles ou non compatibles avec la dignité de l’homme ? Le fond de la controverse réside dans l’opposition entre un utilitarisme moral « à l’anglo-saxonne » et une tradition « continentale » qui raisonne à partir de la notion de dignité humaine à la manière de Kant, c’est-à-dire qui estime que la dignité, en tant que propriété de tout être humain, oblige à traiter ce dernier comme une fin en soi et jamais comme un simple moyen. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, de nombreux auteurs soutiennent que la notion de dignité humaine n’a aucun sens : elle serait une chimère métaphysique impossible à définir et contraire au caractère évolutif de la condition et de la vie humaines. On peut à l’inverse estimer que seule la notion de dignité permet d’instaurer une réelle égalité de statut entre les êtres humains et éviter des formes d’aliénation par lesquelles un individu A pourrait décider de ce que sera le génotype d’un individu B, donc sa vie dans une certaine mesure, avant que celui-ci n’existe, comme le discute le philosophe allemand Jürgen Habermas en 2002. On peut aussi juger que la vie n’est pas quelque chose dont on a le droit de disposer, qu’elle est donnée au sens premier du terme, ne serait-ce que par le hasard, et que la liberté consiste à faire avec ce donné plutôt qu’à le nier, position du philosophe américain Michael Sandel. Enfin, selon la professeure d'éthique médicale Inmaculada de Melo-Martin, la notion de dignité aurait l’avantage de penser l’homme dans ses relations, contrairement à une approche individualiste qui s’appuie sur les principes d’autonomie et d’intérêt.

Les termes du débat n’ont pas surgi avec la question de l’édition du génome, les deux traditions de pensée préexistaient. Mais la controverse éthique les ravive et ils se retrouvent, explicitement ou non, à travers les prises de position institutionnelles : l’UNESCO et le Conseil de l’Europe sont plus proches d’une éthique de la dignité humaine, les instances de régulation états-unienne (NAS) ou britanniques (NCB, HFEA) se situant davantage dans le sillage d’une éthique utilitariste de l’autonomie individuelle.

Qu’en pense le public ?

Jusqu’à présent, les opinions publiques n’ont pas eu à se positionner directement, l’édition du génome n’étant pas encore traitée comme une question relevant de la délibération citoyenne. Il se pourrait qu’elle le devienne assez rapidement dans le cadre de la révision imposée des législations bioéthiques sous la forme de conférences ou de jurys citoyens. En attendant, on ne dispose que d’enquêtes d’opinion, là où elles existent, c’est-à-dire aux États-Unis où elles sont conduites sur ce sujet depuis une vingtaine d’années. Robert J. Blendon, Mary T. Gorski et John M. Benson en ont fait une synthèse en 2016. Entre six et neuf Américains sur dix approuveraient l’édition du génome si elle intervenait sur des enfants ou des adultes atteints de maladies génétiques à l’issue létale. La proportion décroît fortement s’il s’agissait de corriger le génome germinal avant la naissance (entre 49 et 26 p. 100 selon les enquêtes) et plus encore si cela était fait en vue de changer l’apparence, les traits physiques ou d’améliorer le quotient intellectuel (QI) de l’enfant à naître (entre 28 et 8 p. 100). Selon la dernière enquête (janvier 2017), le taux d’acceptation de l’édition du génome germinal monte à 65 p. 100 s’il s’agissait d’un objectif thérapeutique et tombe à 26 p. 100 si l’objectif était d’améliorer des traits physiques ou cognitifs (couleur des yeux, QI…). Il semblerait donc que les opinions évoluent dans le sens d’une plus grande tolérance à l’égard de l’édition du génome germinal surtout à des fins médicales mais aussi dans une moindre mesure à des fins d’amélioration humaine, scénario auquel souscrit un Américain sur quatre. Les avis exprimés sont liés au niveau d’information : plus les individus sont informés, plus ils se prononcent en faveur de l’édition germinale.

En France, les informations sont plus lacunaires et aucun élément de comparaison dans le temps n’est disponible. D’après un sondage de l’Institut français d’opinion publique (IFOP) réalisé en mai 2016, seuls 9 p. 100 des Français ont déjà entendu parler de la technique CRISPR-Cas9. Selon un autre sondage effectué en décembre 2017 par le même institut, 80 p. 100 des Français seraient favorables à la « modification génétique des embryons » s’il fallait « guérir les maladies les plus graves avant la naissance » ; 77 p. 100 s’il fallait « corriger une anomalie génétique avant la naissance » ; et 22 p. 100 s’il fallait « améliorer certaines caractéristiques des enfants à naître (obésité, couleur des yeux…) ». Si le niveau de connaissance en génétique n’est pas pris en compte, le niveau général d’éducation n’a aucun effet sur les opinions déclarées sauf en ce qui concerne l’objectif d’amélioration humaine auquel souscrivent davantage les moins diplômés. Il est difficile de dégager un enseignement général d’autant que, sur un tel sujet, les réponses sont fonction de la façon dont les questions sont formulées, les formulations les plus concrètes et imagées (par exemple : « changer les gènes des bébés pas encore nés ») obtenant plus de réponses défavorables dans les enquêtes aux États-Unis. Les opinions sont probablement encore peu fixées et pourraient évoluer dans un proche avenir. Notons que des associations de patients atteints par des maladies génétiquement transmissibles défendent activement l’édition du génome. Selon une enquête de novembre 2016 réalisée pour l’association Genetic Alliance au Royaume-Uni auprès de patients et de proches de patients, plus de neuf personnes sur dix sont favorables à une thérapie par édition du génome pour « corriger un gène fautif sur un adulte », huit sur dix pour « corriger un gène fautif sur un embryon » et seulement 5 p. 100 pour « faire une correction cosmétique sur un fœtus ».

Sur un terrain aussi délicat, qui se prête mal à l’enquête par questionnaire, il faut être prudent dans l’interprétation des résultats. L’opinion publique semble favorablement disposée à l’égard d’un usage thérapeutique de l’édition du génome et globalement hostile à un usage mélioratif visant l’individu ou l’espèce. Toutefois, il n’est pas sûr qu’on puisse affirmer, comme le fait Michel Morange, historien des sciences et biologiste, que « l’idée de transformer génétiquement l’espèce humaine ne trouve aucun soutien dans la population ». Cela ne fait que souligner l’urgence éthique et citoyenne à parvenir à se doter d’une bioéthique capable d’établir une distinction claire et opératoire entre visée thérapeutique et visée méliorative.

—  Jean-Hugues DÉCHAUX

Bibliographie

La plupart des données concernant la recherche en édition du génome et les réactions professionnelles et institutionnelles qu’elles suscitent sont consultables sur le site d’information BioNews (http://www.bionews.org.uk).

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Écrit par :

  • : docteur en sociologie, professeur des Universités à l'université Lumière-Lyon-II, chercheur au Centre Max Weber (CNRS Lyon)

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Voir aussi

Pour citer l’article

Jean-Hugues DÉCHAUX, « ÉDITION DU GÉNOME HUMAIN », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 07 avril 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/edition-du-genome-humain/