COOPÉRATIVES

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Les vingt-huit ouvriers tisserands qui fondèrent, en 1844, dans une bourgade située aux portes de Manchester, la Société des équitables pionniers de Rochdale ignoraient sans doute qu'ils entraient du même coup dans l'histoire. Ce n'était pourtant pas la première des coopératives : dans le Jura, depuis le xive siècle au moins, les producteurs de lait transforment en commun ce dernier en gruyère de comté, car la fabrication d'une meule nécessite beaucoup plus de lait qu'un seul éleveur n'en dispose. Les « fruitières » sont nées de cette pratique de coopération, et le système a ensuite été étendu au raisin, pour la vinification. De même, l'Association chrétienne des bijoutiers en doré est née à Paris, en 1834, dans la lignée des théories de Philippe Buchez, un médecin disciple de Saint-Simon. Toutefois, les quatre principes de base des pionniers de Rochdale sont toujours, après plus d'un siècle et demi, les fondements du mouvement coopératif : règle d'égalité (un homme, une voix), règle de liberté (chacun peut adhérer ou s'en aller, ou principe de la porte ouverte), règle de justice (la répartition des bénéfices se fait au prorata des activités de chaque membre), règle d'équité (la rémunération des apports en argent est limitée).

Les pionniers s'étaient associés pour constituer une coopérative de consommation : il s'agissait de mettre fin à des pratiques de prix usuraires. Pour les bijoutiers en doré, il s'agissait d'une coopérative de production : les statuts précisaient d'ailleurs que « l'association dans le travail est le véritable moyen d'affranchir les classes salariées, en faisant disparaître l'hostilité qui existe aujourd'hui entre les chefs d'industrie et les ouvriers ». En 1864, Friedrich-Wilhelm Raiffeisen fonde à Heddensdorf, en Rhénanie, la première société coopérative de crédit mutuel. Il ne s'agissait même pas de collecter l'épargne des uns pour la prêter aux autres, mais seulement d'offrir aux banques prêteuses des cautions mutuelles, de sorte que les plus démunis, ceux qui n'ont pas de patrimoine à offrir en garantie, puissent malgré tout accéder au crédit. Ce n'est qu'ultérieurement que les caisses se mirent à collecter l'épargne, en vue d'instaurer des « circuits courts » entre sociétaires, les uns prêtant, les autres empruntant, tous étant solidaires en cas de non-remboursement. En France, cet exemple incite Louis Durand, un catholique conservateur, à créer, en 1893, une Caisse rurale et ouvrière sur le même modèle. Toutefois, l'État républicain ne voit pas d'un très bon œil ces initiatives plus ou moins cléricales : le Crédit agricole mutuel est créé en 1894, grâce à une loi préparée par Jules Méline, président du Conseil ; il reçoit de l'État une aide décisive qui va lui permettre de l'emporter largement sur le Crédit rural mutuel. L'année 1888 voit la naissance de la première coopérative agricole française, la Laiterie coopérative de Chaillé, sur un modèle danois datant de 1882. Des coopératives d'habitation, de commerçants, de transport, d'artisans, de marins ou d'armateurs vinrent s'ajouter peu à peu à ces dignes ancêtres pour former ce qui constitue aujourd'hui le mouvement coopératif : divers, parfois même bigarré, mais rassemblé autour de principes de base communs, ceux de Rochdale.

La coopération et son esprit

L'inspiration des coopératives puise à plusieurs sources. Pour certains, il s'agissait de créer une autre société, de type socialiste, dont la coopérative, avec ses principes égalitaristes, serait la cellule de base. Jean-Baptiste Godin légua ainsi, à sa mort, son entreprise au personnel, ainsi que le Familistère, un immeuble d'habitation inspiré des principes de Charles Fourier, au sein duquel toute une vie collective était organisée, avec salle de réunion et de concert, garderie d'enfants... -'– l. Le tout fut transformé en coopérative de production en 1880 (on disait alors « association de production », ou « association ouvrière »). Pour d'autres, les coopératives sont, selon l'expression de Charles Gide, grand universitaire, oncle de l'écrivain et théoricien des coopératives de consommation, « filles de la misère et de la nécessité » : pour ceux qui sont dépourvus de moyens financiers, le regroupement et la solidarité sont les seules armes disponibles. Charles Gide, en 1890, espérait que les principes coopératifs, en se généralisant, changeraient à la longue la nature même du système social, et qu'une « République coopérative » pourrait ainsi voir le jour, qui permettrait le dépassement des antagonismes de classe et la naissance d'un autre système social, ni capitaliste ni socialiste. Pour d'autres, enfin, plus conservateurs, et souvent liés à l'Église catholique, il s'agit non de bouleverser la société, mais de permettre aux plus démunis de s'y faire une place, d'échapper à la logique de l'exclusion et de la pauvreté.

Socialisme utopique, réformisme et catholicisme social se rejoignent cependant pour promouvoir une forme d'entreprise qui ne se limite pas au seul champ économique. La coopérative a une finalité collective : son activité n'est qu'un moyen. Le but, en revanche, est éthique, et c'est pourquoi le respect des principes fondateurs est si important. Contrairement à l'entreprise « capitaliste », qui ne se reconnaît pas de responsabilité sociale, l'entreprise coopérative revendique celle-ci bien haut, parfois jusque dans son nom : L'Émancipatrice, La Fraternelle... Certes, il s'agit d'une responsabilité limitée à ses membres, actuels ou futurs. Mais, du fait du principe de la porte ouverte, toute personne peut, un jour ou l'autre, devenir membre : c'est donc toujours plus ou moins pour le bien de toute la collectivité que, au moins en théorie, une coopérative se constitue et fonctionne.

Cette responsabilité sociale s'est exprimée de façon différente selon les pays ou les moments, mais elle a toujours été revendiquée fortement. Ainsi, en France, la Fédération nationale des coopératives de consommation avait créé un Laboratoire d'analyses coopératif (il a disparu en même temps que la Fédération, au début des années 1980) qui a été une des bases du mouvement consumériste. En Grande-Bretagne, le Retail Organization Group (R.O.G.) et la Cooperative Retail Service (C.R.S.), les deux principales coopératives de consommation, ont réinvesti leurs bénéfices dans un impressionnant ensemble d'usines agro-alimentaires et d'exploitations agricoles, dans une banque coopérative et dans une société d'assurances. Le groupe Mondragon – ensemble de coopératives de production basques situées en Espagne – s'est fixé pour mission de faire du Pays basq [...]

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  • : conseiller de la rédaction du journal Alternatives économiques

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Pour citer l’article

Denis CLERC, « COOPÉRATIVES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/cooperatives/