COMMUNISMEMouvement communiste et question nationale

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L'ère de la souveraineté limitée

« Fusion » ou « épanouissement » des nations

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les déplacements de populations et le nouveau tracé des frontières réduisirent considérablement l'importance numérique des minorités nationales dans les pays d'Europe de l'Est : après avoir représenté un quart de la population des États d'Europe centrale en moyenne dans l'entre-deux-guerres, elles ne constituent plus dans les années quatre-vingt que 7 p. 100 de la population des démocraties populaires ; 12 p. 100 en Bulgarie et en Roumanie, mais moins de 6 p. 100 en Tchécoslovaquie (contre plus du tiers avant guerre), 2 p. 100 en Pologne (contre près du tiers avant guerre) et 1,5 p. 100 en Hongrie (contre 8 p. 100 avant guerre). Depuis 1948, le mouvement communiste s'est employé à parachever l'unité nationale dont il a hérité en s'emparant du pouvoir. La politique linguistique, la gestion des flux migratoires et le découpage territorial, la gestion du personnel politique et l'ordonnancement institutionnel sont les instruments d'un dessein souvent hésitant qui vise alternativement, voire simultanément, la « fusion des nations » ou « l'épanouissement des cultures nationales » dans la perspective inchangée du « rapprochement » des peuples. Le jacobinisme est porté à son paroxysme par le Parti communiste bulgare, qui nie l'existence même de minorités nationales en Bulgarie : les Macédoniens sont recensés en tant que Bulgares depuis 1965 ainsi que les Turcs, qui sont officiellement tenus pour des Bulgares islamisés lors de l'occupation ottomane et ont été contraints de donner à leur patronyme une consonance bulgare à partir de 1985, avant d'être incités à émigrer en 1989.

Depuis la mort de Staline et jusqu'au début des années quatre-vingt, les autorités soviétiques elles-mêmes ont entrepris d'accélérer le processus d'assimilation et ont parfois même prétendu d'ores et déjà réalisée la formation d'une communauté politique exclusive de toute distinction nationale. Staline envisageait la fusion des nations longtemps seulement « après l'instauration de la dictature du prolétariat dans le monde entier » et non pas « à l'époque du socialisme dans un seul pays ». En 1961, au contraire, le pouvoir soviétique proclame son intention d'œuvrer à l'élimination des différences nationales en U.R.S.S. et prétend par ailleurs qu'elle procédera nécessairement de l'avènement prochain du communisme dans un seul pays. Nikita Khrouchtchev déclarait à la tribune du XXIIe congrès du P.C.U.S. : « D'aucuns déplorent la disparition progressive des distinctions nationales. Nous leur rétorquons que les communistes ne préserveront ni ne perpétueront les différences nationales ». Et, selon le programme du parti adopté par le même congrès : « L'édification [en cours] du communisme représente dans le développement des relations nationales en U.R.S.S. une étape nouvelle au cours de laquelle les nations se rapprocheront jusqu'à leur unité absolue. » Dès le début des années soixante-dix, Leonid Brejnev retrouvait les accents de son prédécesseur et estimait comme lui réalisée l'union des peuples d'U.R.S.S. en une communauté politique unique : « La formation d'une communauté sociale et internationale sans précédent, c'est-à-dire le peuple soviétique, est devenue une caractéristique importante du socialisme développé dans notre pays, un indice de l'homogénéité croissante de la société soviétique [...]. Cela signifie que les traits communs à la cosmogonie, au caractère et au comportement du peuple soviétique, qui sont indépendants des distinctions nationales et sociales, prennent progressivement une importance décisive dans notre pays », affirmait-il en 1977. De telles déclarations sont toutefois tempérées par le plaidoyer en faveur de « l'épanouissement des cultures nationales » et ne traduisent jamais une politique cohérente ni constante : tout en célébrant la formation du « peuple soviétique », Leonid Brejnev s'élevait contre ceux qui proposaient d'« introduire dans la Constitution [de 1977] le concept de nation soviétique globale et de supprimer les républiques fédérées [...] ou de les déposséder de leur souveraineté », car « l'unité politique et sociale du peuple soviétique n'implique nullement que les différences nationales se soient dissipées » ; Iouri Andropov déclarait à son tour en 1982 : « Notre objectif est clair. Il s'agit [...] non seulement de rapprocher les nations, mais de les fusionner », tout en reconnaissant que « l'expérience l'atteste, le progrès économique et culturel de toutes les nations et nationalités s'accompagne de l'affirmation de leur identité nationale » ; si le concept de fusion des nations est étranger au vocabulaire gorbatchévien, le nouveau programme du parti adopté en 1986 inscrit à la fois « l'épanouissement des nations et des groupes ethniques et leur rapprochement progressif » dans la perspective de leur unité absolue « dans un avenir éloigné ». Si, dans le précédent programme du parti, on prétendait qu'« une culture internationale commune aux nations soviétiques se développe », dans celui-ci, les autorités se bornent à plaider en faveur du « développement d'une culture commune à tous les peuples soviétiques, qui soit socialiste par son contenu, diverse par ses formes, nationales et internationale dans son esprit ». Elles y ont toutefois consigné pour la première fois l'existence d'un seul et unique « peuple soviétique ».

La direction du mouvement communiste yougoslave a affirmé avec plus de détermination, mais sans en lever l'ambiguïté, le dessein de fonder l'intégrité de l'État sur l'union des nations qu'il fédère. Convaincue de la parenté étroite des peuples slaves du Sud et investie du mérite de leur réconciliation au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle recourt dès 1953 au système autogestionnaire contre les particularismes nationaux : « L'autogestion, écrit alors Edouard Kardelj, est l'élément nouveau créateur d'une communauté socialiste d'un nouveau type dans laquelle la langue et la culture nationales deviennent des éléments secondaires. » Afin de promouvoir la formation d'une seule et unique communauté politique en Yougoslavie, les autorités donnent à partir de 1961 aux citoyens la possibilité lors des recensements de population d'exprimer leur appartenance à la communauté yougoslave plutôt qu'à telle ou telle communauté nationale, en se déclarant « yougoslave » ; si quelque trois cent mille personnes seulement se reconnurent telles en 1961 et moins encore en 1971, ce fut le cas de plus d'un million deux cent mille citoyens recensés en 1981, ce dont la Ligue communiste yougoslave se félicita officiellement comme d'une grande victoire sur les particularismes nationaux. Les velléités de fusion des nations et nationalités de Yougoslavie en une seule nation yougoslave suscitèrent néanmoins l'hostilité virulente d'une grande partie de l'élite dirigeante et furent [...]

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Congrès des peuples d'Orient (Bakou, 1920)

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Anastassi Ivanovitch Mikoyan et John F. Kennedy, 1962

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L'Arménie, République socialiste soviétique

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Pour citer l’article

Roland LOMME, « COMMUNISME - Mouvement communiste et question nationale », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/communisme-mouvement-communiste-et-question-nationale/