PEIRCE CHARLES SANDERS

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Le phénoménologue

Peirce donna à sa théorie des catégories le nom de phénoménologie ou de phanéroscopie. Cette phénoménologie ne doit rien cependant à celle de Husserl. Il cite ce dernier une fois, en 1906, mais c'est pour lui reprocher de prétendre se garder du psychologisme et d'y sombrer lui-même. Peirce n'a employé le terme « phénoménologie » que pendant une période très courte, de 1902 à 1904, bien qu'il ait toujours fait usage du mot «  phénomène » en relation avec les catégories. La phénoménologie ou phanéroscopie (du grec phaneron) est « la description de ce qui est devant l'esprit ou la conscience, tel qu'il apparaît », description qui n'est pas une « explication de la manière dont l'esprit fonctionne, se développe et s'altère », ce qui serait de la psychologie, « une sorte de physiologie de l'esprit ». Même attitude donc chez Peirce et chez Husserl, quoi que l'on puisse penser du reproche que le premier adressait au second : la phénoménologie n'est pas de la psychologie – et la phénoménologie prend les objets tels qu'ils apparaissent sans se demander s'ils sont réels ou non. Le phénomène ou phanéron, dit explicitement Peirce, est « tout ce qui est, de quelque façon ou en quelque sens que ce soit, présent à l'esprit, que cela corresponde à quelque chose de réel ou non ». On pourrait pousser plus loin encore le rapprochement, les deux phénoménologies entendant dégager des phénomènes ou phanérons leurs formes a priori, leurs formes « possibles » (Husserl), les « éléments formels », les « éléments logiquement indécomposables » (Peirce). La ressemblance s'arrête là, mais elle est loin d'être négligeable, car cette rencontre apparaît comme une étape nécessaire de la démarche historique de la pensée après l'échec de la « phénoménologie » kantienne et de la psychologie « phénoménale » empirique.

Les divergences sont importantes, mais elles n'enlèvent pas pour autant à la théorie de Peirce tout titre à se prétendre authentiquement phénoménologique. Il semble, au contraire, qu'elles témoignent de la possibilité de développer, au moyen d'une autre méthode que celle de Husserl, une phénoménologie qui, par le fait, serait plus conforme à l'esprit de la philosophie américaine : une méthode expérimentale. Il est évident que la méthode « intuitive » de Husserl commande une phénoménologie différente. La «  forme » est donnée d'un seul coup par une simple inspection de l'esprit comme « essence ». En tant que connue, elle renseigne autant sur le connaissant que sur le connu : elle est « intentionnelle ». L'ascendance aristotélico-thomiste de cette théorie explique assez ces deux positions de Husserl. Ce n'est pas que Peirce ne doive rien à la philosophie du Moyen Âge : il emprunte à Duns Scot l'idée que les « universaux » – il dit « généraux » – sont réels ; mais ceux-ci se découvrent, par inspection inductive expérimentale (non intuitive), être des phanérons. Et il semble que Peirce aurait trouvé peu phénoménologique (et l'on peut interpréter dans ce sens le seul texte de Peirce sur Husserl qu'on possède) cette attribution a priori de l'intentionnalité au phanéron, car, avant d'être intentionnel, le phanéron est, et il n'y a rien de plus à en dire : il est, comme « l'affection simple » de Maine de Biran, « d'un degré au-dessus de l'impression organique », mais « encore au-dessous de la sensation et de l'idée ». C'est l'état premier du phanéron, catégorie première de la phanéroscopie. Il ne peut y avoir à cette étape aucune intentionnalité phénoménologique, car cette « qualité du sentiment » ou « qualité sentie » par quoi Peirce désigne l'« affection simple » n'est ni subjective ni objective, ni active ni passive, encore moins intentionnelle : elle est eue. Dans un deuxième temps, elle rencontrera, pour ainsi dire, le sujet de la sensation : elle existera pour lui parce qu'il répondra à sa présence « pure » (le hic et nunc de Duns Scot). C'est la deuxième catégorie de la phénoménologie peircienne. Il n'y a pas place ici non plus pour l'intentionnalité : le senti est là en tant que senti, c'est tout ; il n'a pas encore d'essence pour lui-même : il existe pour le connaissant, sans plus, dans la « double conscience de l'effort et de la résistance ». Ce qui permet de rapprocher une fois de plus Peirce de Maine de Biran. La troisième catégorie de la phénoménologie de Peirce est la seule où l'intentionnalité, mais en un sens non tout à fait superposable à celui de Husserl, puisse jouer. Par elle, la priméité de l'« affection simple » est liée à la secondéité de l'« effort et de la résistance » ; la tiercéité est générale : du côté du sujet elle est habitude, du côté de l'objet elle est loi. Elle a donc, comme l'intention husserlienne, unité et bipolarité : unité d'« essence », de « généralité », dont avec Duns Scot – et Husserl (Über die ideale Einheit der Spezies) –, il affirme la réalité indépendamment de la priméité et de la secondéité (le phanéron est général en soi) ; polarité humaine par l'habitude, polarité physique par la loi. Mais, ce faisant, la tiercéité peircienne renverse le mur des parenthèses de l'épochè et dit quelque chose de vrai sur l'homme et le monde.

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Écrit par :

  • : professeur émérite de philosophie à l'université de Perpignan, secrétaire général de l'Association internationale de sémiotique

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Pour citer l’article

Gérard DELEDALLE, « PEIRCE CHARLES SANDERS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/charles-sanders-peirce/