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Littérature de langue française

La poésie

Au moment où, en France, le romantisme subit un net déclin, il connaît, sur l'autre rive de l'Atlantique, une étrange survie, avec un retard d'au moins une génération. Le chef du mouvement est Octave Crémazie (1827-1879), qui traduit la voix de son peuple à l'aube de sa renaissance, se faisant l'interprète de ses regrets, de ses espoirs, de sa nostalgie des couleurs françaises. Il s'émeut des mœurs rudimentaires des paysans et affirme son attachement aux valeurs religieuses. Plus prolifique, Louis Fréchette (1839-1908) a voulu, avec La Légende d'un peuple, doter ses compatriotes d'une épopée faisant revivre les nobles gestes et les hautes figures des ancêtres. William Chapman (Feuilles d'érable, Fleurs de givre) est porté à la grandiloquence ; Pamphile Lemay (Les Gouttelettes) est un poète spontané et mélancolique, Alfred Garneau, un artiste raffiné, Nérée Beauchemin (Floraisons matutinales, Patrie intime), un parfait artisan du vers.

Avec le siècle naît un courant nouveau. Des poètes d'une culture plus vivante, d'un goût plus affiné, se refusent à chanter les gloires gémelles de Dieu et de la patrie. Ils ont découvert d'autres sources d'inspiration et entendent accueillir l'humain, tout l'humain. Ils rêvent d'une forme plus souple, recherchent des innovations stylistiques, imaginent ce qu'ils n'ont pu expérimenter.

Le chef de cette pléiade est, sans aucun doute, Émile Nelligan (1879-1941). Dès l'enfance, il s'enfonce dans une tristesse morbide, et la pensée de la mort hante ses poèmes. Inlassablement il répète son désenchantement, son refus désespéré de la vie. Rompant avec les thèmes du terroir, Nelligan libère la poésie canadienne et lui ouvre la voie du xxe siècle. Il se tait avant d'atteindre vingt ans.

Albert Lozeau (1878-1924) est lui aussi un homme blessé et, de sa résignation, naît un art intimiste. La nature l'émeut, qu'il ne connaît que par l'imagination, et la « bonne souffrance » acquiert dans ses vers la voix feutrée de l'apaisement. Dans le même groupe on rencontre : Gonzalve Désaulniers (Les Bois qui chantent), un humaniste serein, une sensibilité lamartinienne ; Jean Charbonneau (Les Blessures, Sur la borne pensive) qui, par le moyen d'obscurs symboles, reprend les grands mythes religieux et métaphysiques ; Charles Gill, chez qui le clinquant dépare une œuvre épique dont l'ambition, du reste, dépasse son talent ; Blanche Lamontagne-Beauregard, d'une inspiration exclusivement régionaliste, Englebert Gallèze (La Claire Fontaine), dont le rythme enjoué s'associe à une émotion discrète ; Lucien Rainier (Avec ma vie), poète du recueillement et de la méditation mystique ; Albert Ferland enfin.

Paul Morin (1889-1963) s'affirme le poète exotique par excellence. Dans Le Paon d'émail et Poèmes de cendre et d'or, il traduit l'éblouissement d'un jeune homme raffiné, livré aux multiples ivresses des dépaysements, amoureux des rythmes et des formes, épris du chatoiement des syllabes, jouant d'une rare virtuosité verbale. Également maître du rythme mais plus sincère, René Chopin (1885-1953) ne s'éloigne pas de son pays, et son exotisme sera d'ordre moral. Poète de la nature (Le Cœur en exil, Dominantes), il l'interprète plus qu'il ne la décrit ; son talent se fonde sur une sensibilité intense, mal adaptée au quotidien. Robert Choquette (1905-1991) a séduit ses contemporains par le romantisme juvénile d'À travers les vents ; par la suite, les vers nobles et un peu froids de Suite marine ont paru correspondre à un exercice, grandiose certes, mais dénué de nécessité profonde. Alfred Desrochers (À l'ombre de l'Orford) est un poète viril, peintre réaliste de la nature, au demeurant, soucieux de la forme. Le premier tiers de notre siècle compte encore : Simone Routier, Rosaire Dion-Lévesque, Cécile Chabot, Jovette Bernier, Medjé Vézina.

L'époque contemporaine marque le début d'une ère nouvelle : la naissance d'une poésie authentique, où il ne s'agit plus d'imiter ou de versifier, mais d'atteindre à l'expression originale de sentiments et d'expériences personnels. L'œuvre poétique d'Alain Grandbois (Les Îles de la nuit, Rivages de l'homme, L'Étoile pourpre) est l'écho de son aventure humaine. Cette poésie ample et frémissante exprime un rêve lucide. Elle joue avec les mots comme avec des objets précieux ; mais cette danse devant l'arche dissimule mal une inquiétude jamais apaisée. Grandbois reprend les thèmes universels, le désir, l'amour, la nostalgie, insistant sur le rendez-vous inévitable avec la mort. Pour Saint-Denys Garneau (1912-1943), l'art constitue une activité spirituelle, il ne le conçoit que dans un climat de pureté. Regards et jeux dans l'espace laisse transparaître intacte, une âme d'enfant. Il rejette les mètres traditionnels et recourt aux mots humbles, les disposant en un ordre imprévu qui suscite une émotion étrangère aux engouements passagers.

Après avoir fait ses gammes (Les Songes en équilibre), Anne Hébert (1916-2000) atteint, dans Le Tombeau des rois, à une haute et exigeante poésie, dépouillée de tout élément adventice, et formule les interrogations les plus profondes. Elle possède un sens aigu de l'incommunicabilité avec autrui. Rina Lasnier (Le Chant de la montée, Escales, Présence de l'absence, Les Gisants, L'Arbre blanc, Le journal n'a d'égal que la nuit) a progressivement rendu son inspiration plus hermétique. La femme s'enfonce dans la solitude et murmure des confidences voilées, d'une mélancolie résignée. Ses nombreux recueils frappent par la justesse de l'expression, son intransigeante sobriété, le refus de toute complaisance ; ils sont le témoignage d'une expérience spirituelle poursuivie sans la moindre tricherie.

François Hertel (1905-1985) excelle aux acrobaties de la pensée et de la phrase. Dans Mes Naufrages, il traduit son désarroi et le tohu-bohu d'une existence tourmentée, à la recherche d'un port d'attache. Parmi les principaux poètes contemporains, on rencontre Roger Brien, fougueux partisan de l'alexandrin, Gilles Hénault, inventif et fervent, Jean-Guy Pilon, Pierre Trottier, Roland Giguère, Fernand Dumont, Maurice Beaulieu, Gatien Lapointe, Paul-Marie Lapointe, Fernand Ouellette, Luc Perrier...

Le roman

Le roman fait son entrée dans la littérature canadienne avec l'œuvre d'un vieillard cultivé, Philippe Aubert de Gaspé (Les Anciens Canadiens) : il se penche sur le passé franco-canadien. Antoine Gérin-Lajoie (Jean Rivard), journaliste-juriste, également épris du passé national, se fait l'avocat de la colonisation et du retour à la terre. Célibata [...]

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Écrit par :

  • : musicologue, professeur au Conservatoire de Montréal, Canada
  • : membre de l'Académie canadienne-française
  • : professeur de littérature canadienne et de littératures postcoloniales à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle
  • : musicologue, analyste, chef de chœur diplômée du Conservatoire national supérieur de musique de Paris, chargée de cours à Columbia University, New York (États-Unis)
  • : professeur agrégé d'histoire de l'art
  • : professeur titulaire à l'université de Montréal, département d'études anglaises

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Voir aussi

Pour citer l’article

Andrée DESAUTELS, Roger DUHAMEL, Marta DVORAK, Juliette GARRIGUES, Constance NAUBERT-RISER, Philip STRATFORD, « CANADA - Arts et culture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/canada-arts-et-culture/