CABINET DE CURIOSITÉS ou WUNDERKAMMER

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Statuette de Daphné, W. Jamnitzer

Statuette de Daphné, W. Jamnitzer
Crédits : Erich Lessing/ AKG-images

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Cabinet de curiosités de Ferrante Imperato, Naples

Cabinet de curiosités de Ferrante Imperato, Naples
Crédits : Collection BIU Santé Medecine, cote : RES 6004

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Cabinet d’art et de curiosités, Frans Francken II le Jeune.

Cabinet d’art et de curiosités, Frans Francken II le Jeune.
Crédits : Luisa Ricciarini/ Leemage

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« Tous les hommes désirent naturellement la connaissance », déclare Aristote au début de la Métaphysique. Ce désir qui serait propre à la nature humaine, et qu’on nomme en latin libido sciendi, est une idée qui connaît une fortune particulière à la Renaissance, où les ambitions humanistes d’embrasser tous les domaines de la connaissance donnent raison à un élan, jugé proprement humain, vers les savoirs. C’est en effet par l’étude et l’exercice de sa raison que l’on se montre véritablement digne du nom d’homme. Ce désir d’apprendre, qui s’efforcera de nommer et de comprendre, fonde un certain rapport au monde associé à l’appropriation ; or, pour traduire en français cette notion de libido sciendi, c’est le plus souvent le mot « curiosité » qui est choisi.

La curiosité consiste donc en une forme d’émerveillement et d’étonnement devant la profusion de la création divine. Elle est à l’origine d’un mouvement qui incite l’homme à contempler la diversité des formes et à en rechercher les causes. Pour ce faire, il lui faut observer les curiosités, à savoir les objets eux-mêmes. Par principe, c’est donc le caractère énigmatique, étrange et nouveau d’une taille, d’une couleur, d’une propriété de l’objet qui en fait une curiosité. Qu’on l’appelle « singularité », « prodige », « rareté », « merveille » ou mirabilia (« choses admirables »), le voilà digne de figurer dans un cabinet de curiosités. La collecte de ces pièces remarquables revient à identifier le mémorable ; le banal en est a priori exclu, à moins qu’il ne soit représentatif de quelque spécificité locale. Ces types d’objets ne sont pas seulement des naturalia (« curiosités issues de la nature »), un cabinet se devant de présenter aussi des artificialia, « merveilles créées par une main humaine, appartenant au domaine de l’art ou de la technique ».

L’accumulation de tels objets dans un lieu clos correspond à un choix concerté qui délimite les contours des étonnements propres à une époque, tout en fondant une échelle du goût et des attentes. Car ces collections génèrent voyages, visites, échanges, catalogues, ventes, écrits et correspondances qui inscrivent l’activité des curieux dans un réseau de sociabilités complexes, tant savantes que mondaines. Suivant de près les engouements ou les découvertes, les objets collectionnés peuvent varier d’un siècle à l’autre.

L’origine du phénomène des cabinets de curiosités, espaces conçus par des particuliers pour eux-mêmes et accessibles à quelques familiers triés sur le volet, remonte au milieu du xvie siècle. Il prend son essor dans l’espace européen du xviie siècle pour continuer sa course, sous des formes différentes, au xviiie siècle. Dès lors que ces collections passent aux mains d’institutions d’intérêt public, l’expression « cabinet de curiosités » tombe en désuétude.

Art et nature en un seul lieu

Les premiers cabinets de curiosités nous sont principalement connus par les gravures et les catalogues publiés. On pourrait considérer qu’il y a autant de sortes de cabinets que de curieux puisque, en l’absence de toute théorisation, chaque collectionneur organise à sa guise les objets qu’il a découverts, choisis, achetés. Il existe cependant des traits communs qui permettent de tracer une typologie des collections en trois ensembles, selon les desseins des collectionneurs.

Le cabinet princier

Les princes sont sans doute les premiers à s’entourer d’objets rares et précieux, qu’ils conservent dans des « garde-robes » ou « cabinets », lieux étroits situés, dans leur palais, un peu à l’écart des pièces d’apparat et non loin des appartements privés. Le mot « cabinet » désigne tantôt la pièce entière, tantôt le meuble seul, de facture souvent très élaborée, qui permet de conserver les merveilles dans de nombreux tiroirs secrets ou derrière des portes dérobées.

Le statut de mécène revendiqué par les princes leur permet de réunir estampes, statuettes, peintures, chefs-d’œuvre d’orfèvrerie, tables en pierres dures, objets de marqueterie, miroirs et sphères de verre, montages de minéraux, bijoux précieux ou automates compliqués, pièces tournées en ivoire ou objets scientifiques. Ces œuvres sont la plupart du temps réalisées avec des curiosités naturelles fort rares, ainsi les nautiles montés en coupe, les noix de coco sculptées, les œufs d’autruche sur pieds de vermeil, l’utilisation de la nacre, du corail, de l’émeraude, de l’argent, de l’or, ou encore de cornes de licorne ou de rhinocéros… Le musée de la Renaissance à Écouen conserve des pièces exemplaires de cette sorte : l’ornement de table connu sous le nom de « nef automate », dite de Charles Quint, est un objet à la fois décoratif, musical et mathématique, ou encore la statuette d’argent de Wenzel Jamnitzer (1508-1585) montrant une Daphné en pleine métamorphose avec ses bras en corail, un matériau on ne peut mieux choisi pour figurer le changement d’état du personnage, puisque le corail est alors en soi une curiosité qu’on ne sait situer, entre le végétal, le minéral et l’animal. Aujourd’hui comme hier, ces objets sont renommés dans et hors des frontières et font la fierté de leurs propriétaires dont ils assoient la réputation. Certains sont commandités expressément pour garnir un cabinet, d’autres correspondent à des dons, à des prises de guerre, ou serviront de cadeaux diplomatiques. La composition du cabinet de curiosités fluctue selon la situation politique et révèle le prestige et la puissance de son possesseur.

Statuette de Daphné, W. Jamnitzer

Statuette de Daphné, W. Jamnitzer

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Le mythe de la nymphe Daphné changée en laurier pour échapper aux ardeurs d'Apollon a fréquemment inspiré l'imaginaire maniériste. Inspirée des Métamorphoses d'Ovide, la statuette de l'orfèvre Wenzel Jamnitzer mêle étroitement nature – un matériau venu des grandes profondeurs, le... 

Crédits : Erich Lessing/ AKG-images

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Aux côtés de ces merveilles de l’art, on trouve volontiers, dans de tels contextes associés au pouvoir, des collections d’armes et d’armures, toutes singulières, qu’elles soient exotiques (arcs ou boucliers du Nouveau Monde, turqueries, armes japonaises), historiques (le baudrier de tel roi, une armure ayant servi à telle bataille) ou foncièrement uniques (l’armure d’un nain, celle d’un géant). Tous ces objets ont une histoire qui leur confère une aura particulière.

Pour installer tant de merveilles dont certaines sont très volumineuses, l’espace du cabinet, trop étroit, peut laisser place à une « galerie » de plus vastes dimensions, appelée Kunstkammer (« chambre des arts ») ou Wunderkammer (« chambre aux merveilles ») dans les régions germaniques, et dont les principes d’exposition sont comparables, comme le montre l’exemple du château d’Ambras à Innsbruck, somptueusement transformé par l’archiduc Ferdinand de Tyrol (1529-1595).

Certaines collections princières possèdent également des animaux vivants, sous la forme d’une volière ou d’une ménagerie, comme c’est le cas à Bruxelles chez les Habsbourg, ou à Florence chez les Strozzi, ou encore à Prague chez Rodolphe II. Enfin, Cosme Ier de Médicis (1519-1574) réunit une collection d’exotica assez rare pour l’époque (cape de plumes du Brésil, objets précolombiens mexicains, diadèmes de plumes). Ces splendeurs diverses constituent un trésor somptuaire, et peuvent être revendues en cas de nécessité. Pour éviter de se départir de certains objets jugés plus exceptionnels que d’autres, les collections princières peuvent les déclarer inaliénables, telles la corne de licorne et la coupe d’agate portant le monogramme du Christ et interprétée comme étant le Saint-Graal, déclarées dès 1564 pièces du trésor dynastique attachées à la famille des Habsbourg.

Voyageurs, apothicaires, chanoines, médecins…

Les possesseurs de cabinets de curiosités ne sont cependant pas tous des princes ; dès la fin du xvie siècle et pendant tout le xviie, le goût des curiosités se répand chez des apothicaires, des nobles, des hommes d’Église, des médecins, des commerçants ou des voyageurs, selon leurs moyens financiers et leurs réseaux d’approvisionnement. Comme André Thevet (1516-1590), moine et cosmographe du roi, Ambroise Paré (1510-1590), chirurgien célèbre, le médecin Pierre Borel (1620-1671), le marquis Ferdinando Cospi (1606-1686) à Bologne, le chanoine Manfredo Settala (1600-1680) à Milan, nombreux sont ceux qui constituent fièrement chez eux une collection de curiosités. Un commerce lucratif en résulte, dont les marchands, qui spéculent sur les substances rares comme l’ambre, la momie, la tulipe, le bézoard ou la corne de licorne, ne peuvent que se féliciter.

L’une des premières et des plus connues de ces collections est celle du Napolitain Ferrante Imperato (1550-1625). En 1599, une gravure devenue célèbre expose son cabinet, rempli du sol au plafond, pourvu d’une bibliothèque et visité par de jeunes gentilshommes. L’exemple de Paul Contant (1562-1629) à Poitiers montre que, pour un apothicaire, tout commence par le jardin de simples nécessaire à sa profession, peu à peu enrichi d’espèces rares comme les plantes à bulbes (tulipes, narcisses, iris ou lis). Puis, au fil des vingt années au cours desquelles il a patiemment élaboré le cabinet, son intérêt se porte vers des végétaux ou animaux lointains, dotés de propriétés singulières : bois exotiques, graines et sucs, ongle du pied gauche de l’élan supposé guérir de l’épilepsie, mandragore anthropomorphe, dents de crocodile, chauves-souris géantes, espadon, poisson-scie… On se plaît à exposer ensemble des dépouilles de toutes tailles : peaux de serpent monstrueuses, crabes tropicaux, becs démesurément grands comme celui du toucan, plumes de couleurs inédites, poissons volants, fleurs qui ressemblent à des pierres, pierres de forme singulière. Sont particulièrement prisés le fameux poisson rémora, petit mais capable dit-on d’arrêter un navire, ou encore le caméléon et l’oiseau de paradis, supposés se nourrir de vent. Ce répertoire de bizarreries naturelles s’étend aux êtres « contre nature », monstres naturalisés ou en bocal, animaux ou humains : chat à huit pattes, pigeon à deux têtes, bézoards gigantesques, fœtus d’enfants siamois, momies… Les curiosités anatomiques, les monstres et les prodiges disent la diversité du monde et sont interprétées comme des « jeux » de la nature. L’ensemble, sur lequel veille un crocodile suspendu au plafond, intègre très tôt des objets du Nouveau Monde, fort intrigants par leur facture (hamac d’herbes tressées, vanneries, parures de plumes, souliers, flèches empoisonnées…). Dans cet assemblage non limité à la nature, le moindre détail est fascinant à observer, car chacun des objets pose une question à l’observateur.

Cabinet de curiosités de Ferrante Imperato, Naples

Cabinet de curiosités de Ferrante Imperato, Naples

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Dans le palais Gravina, à Naples, l'apothicaire et naturaliste Ferrante Imperato (1550-1631) créa un des plus fameux cabinets de curiosités, qui donna lieu à de nombreuses visites et relations. Dans ce microcosme du monde, la bibliothèque voisine avec des objets appartenant aux règnes... 

Crédits : Collection BIU Santé Medecine, cote : RES 6004

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Le cabinet d’étude

Recueillir des spécimens naturels permet de les observer et de les manipuler, afin de les identifier et d’en percer les mystères. C’est pourquoi le cabinet ne se sépare pas d’une bibliothèque, dont il est en fait le prolongement matériel. La présence de l’objet permet de compléter la consultation des traités et les connaissances livresques. C’est là une orientation majeure de la science de la Renaissance que de confronter les savoirs hérités de l’Antiquité à l’expérience, puis de relire les textes à la lumière des objets. Cette méthode a été initiée par les humanistes curieux d’histoire antique, comme le sera Nicolas Claude Fabri de Peiresc (1580-1637) : en exhumant des vestiges de l’Antiquité (frontons, inscriptions, lampes, vases…), il a été possible de vérifier des savoirs et de reconstituer plus fidèlement l’histoire. Par ailleurs, les grandes découvertes favorisent l’apport de plantes ou d’animaux qui sont autant de fascinantes énigmes. Ce double mouvement, vers le très ancien comme vers l’extraordinairement nouveau, oriente la collecte et donne au cabinet de curiosités une vocation studieuse qui peut s’illustrer dans tous les domaines. C’est ainsi que certains professeurs de médecine comme Ulisse Aldrovandi (1522-1605) à Bologne ou le Danois Ole Worm (1588-1654) à Copenhague constituent, à un siècle d’intervalle, des cabinets où ils convient régulièrement leurs étudiants à des fins d’observation pratique, en complément des savoirs théoriques. De tels lieux sont souvent adossés à la constitution d’autres collections destinées à l’étude : jardins botaniques universitaires et théâtres anatomiques, comme ceux qui sont fondés à Leyde en 1593-1596. Le cabinet, en devenant un lieu académique, est considéré comme une contribution aux savoirs pratiques ; c’est une entité dynamique, car il est souvent accompagné d’officines (distillerie, fonderie...), ateliers de production de différents objets qui viendront enrichir la collection. Quant aux savants qui entreprennent sa réalisation, ils s’assurent, de leur vivant, une renommée européenne. Non seulement les étudiants de tous les pays s’y pressent, mais aussi les ducs et les princes, qui en font la promotion à leur tour. Sur ce point, encore, certains d’entre eux avaient eu un rôle décisif, tel Cosme Ier de Médicis, fondateur en 1544, avec l’aide du naturaliste Luca Ghini (1490-1556), du jardin botanique de Pise et du cabinet attenant.

Trois fonctions dévolues aux cabinets de curiosités  se dégagent de cette typologie : exhibition, émerveillement, étude et recherche. Aux xvie et xviie siècles, leur utilité, qu’elle soit politique, théologique ou académique, ne fait donc pas de doute. Les mises en scène possibles de ces lieux, ainsi que les noms qui leur sont donnés, reflètent la diversité de ces enjeux.

Mises en scène

Microcosme

Dans le cabinet de curiosités, le monde se dit par accumulation de traces et de fragments. En hommage à Dieu et à sa Création, la ferveur des premiers temps accumule toutes les merveilles de l’Univers dans les limites d’une pièce étroite, selon une logique d’échantillonnage. Idéalement, chaque singularité doit y trouver une place afin de reconstituer un monde en miniature et d’en offrir une image intelligible. Les collectionneurs ont ainsi l’ambition d’ordonner cette profusion dans leur cabinet plein à craquer, entendu comme un « microcosme », un « magasin » ou un « abrégé » du monde. Quitte à prendre parfois l’allure d’un pittoresque capharnaüm, c’est pour rendre hommage à Dieu et à sa Création que le lieu privilégie ainsi les deux qualités de la nature, variété et profusion.

Cependant, comment classer la totalité ? Faut-il ranger les choses selon leur matière, leur origine géographique, ou en séparant les minéraux des végétaux, eux-mêmes subdivisés en graines, racines, fleurs, fruits, gommes, sucs, etc., puis en répartissant les animaux selon d’autres catégories (de l’air, de la terre et de l’eau) ? Puisqu'aucune classification normée n’a véritablement cours et que les curiosités ont ceci de particulier qu’elles sont par définition difficiles à classer, chaque collectionneur expérimente des solutions personnelles. Chacun a donc une vive conscience de constituer un lieu d’exposition unique qui se veut démonstratif et exhaustif, lieu de convergence des quatre éléments, de toutes les espèces animales, des bizarreries de tous les mondes, anciens et nouveaux : le collectionneur conçoit son cabinet comme un « théâtre » de l’Univers.

Un spectacle exemplaire

Cet état d’esprit repose sur le dessein de donner du monde une représentation complète. Elle peut être matérialisée par des réalisations exceptionnelles, comme la Tribuna des Médicis. Ce meuble octogonal somptueux placé dans le palais des Offices résumait à lui seul l’Univers tout entier par ses matériaux symboliques soigneusement choisis (minéraux et bois précieux) et par la composition de son architecture. Il donna par la suite son nom à la pièce qui l’abritait. Un peu antérieur, le studiolo du palais d’Urbino est reconnu comme un modèle pour les cabinets, bien que les objets n’y figurent qu’en trompe-l’œil sur la marqueterie des armoires. En effet, chaque objet représenté renvoie à la personne du prince, ou symbolise un domaine du savoir.

La première et seule méthode théorisant au xvie siècle les principes d’un cabinet de curiosités est commandée par le duc de Bavière au médecin anversois Samuel Quiccheberg (Inscriptions du très vaste théâtre, 1565). Pour inventorier et classer tous les objets qu’un bon cabinet de curiosités doit posséder, ce manuel prend comme référence centrale et comme point de convergence la famille princière, à laquelle tous les objets doivent renvoyer. Il s’agit d’illustrer une renommée (portraits), un prestige (objets rares et précieux), une puissance (cartes des territoires dominés, dépouilles d’animaux gigantesques, échantillons botaniques). La mise en scène alors envisagée est proche du théâtre de mémoire ; elle organise les objets avec faste, exubérance, mais aussi avec éloquence, selon des symétries signifiantes qui mettront en valeur leur possesseur et impressionneront les visiteurs. Le cabinet est aussi un lieu de représentation de soi.

Ce lieu exemplaire est alors volontiers appelé « musée », notamment si son propriétaire s’entoure et ponctue la visite de portraits d’hommes illustres, comme le fait, dès 1539, Paolo Giovio (1483-1552) dans sa villa du lac de Côme. Philosophes, pères de l’Église, penseurs et savants antiques, exposés comme des puissances tutélaires, sont supposés fonder le propriétaire comme l’un des leurs. Ils placent le lieu dans l’illustre lignée du musée d’Alexandrie, en le désignant comme un véritable cabinet des Muses, dévolu aux arts et aux sciences. Tous ces dispositifs spectaculaires composent un espace à la mesure de l’excellence du collectionneur, ainsi exposée à travers l’exemplarité de ses objets.

Sociabilité et images de soi

Les cabinets sont incontestablement destinés à être vus et visités. Aucun n’est d’un usage strictement privé, ni totalement public tant qu’il appartient à un particulier, seul à même de décider des droits d’accès. La plupart demandent un sauf-conduit et ne se visitent que sur recommandation ; certains fixent un tarif d’entrée. Mais tous favorisent les échanges épistolaires, les discussions ou controverses sur un point de physique, d’histoire antique, de botanique… Les cabinets sont des lieux de rencontre et d’expérimentation, des lieux vivants où les objets sont admirés et manipulés, parfois au péril de leur intégrité, telle cette momie qui tomba en poussière quand on voulut l’ouvrir, un jour, dans le cabinet de Peiresc.

Avec l’expansion des Académies, qui remplaceront les cabinets pour les controverses savantes, et la spécialisation des lieux qui se dessine au fil du xviiie siècle, le cabinet, microcosme des premiers temps, n’a bientôt plus de sens et passe pour futile ou indistinct. Les collectionneurs choisissent désormais un domaine de prédilection pour constituer soit un cabinet d’histoire naturelle, soit un cabinet de peinture, pour s’illustrer dans la collection de coquillages ou de chinoiseries… Peut-on encore parler de cabinet de curiosités quand les champs d’application d’une collection se resserrent à ce point ? Le fait est que les théoriciens des Lumières (Buffon, les encyclopédistes et Dezallier d’Argenville) dévalorisent progressivement la figure du « curieux », esthète fantasque qui amasse au hasard mais ne sait ce qu’il cherche, au profit de deux figures considérées comme plus « éclairées » et surtout plus sérieuses, l’« amateur » au regard avisé, et mieux encore le « savant » dont l’esprit « systématique et raisonné » est capable, dans la mise en scène de ses trésors, de combler les plaisirs de l’œil tout en exaltant les joies de l’esprit. Avec la notion d’« arrangement » savant, la théorie a repris le dessus et exclut les formes antérieures, jugées désordonnées.

L’objet magnifié

Les premières collections de singularités mémorables, réunies dans des églises, enchâssaient des reliques dans des ostensoirs fastueux et suspendaient aux voûtes des crocodiles gigantesques ou des os de baleine, parfois considérés comme des os de géants ou de dragons. Les reliques rappelaient aux fidèles les actes valeureux d’un saint local les ayant délivrés du mal et de la bête immonde, désormais enchaînée mais toujours effrayante. Exorciser l’effroi en l’accrochant au mur, immobiliser l’étrangeté sur une étagère, s’approprier l’énigmatique pour le dompter restent des modèles partagés par les premiers cabinets de curiosités. De fait, la mise en scène d’un crocodile suspendu au plafond reste un invariant longtemps reconnaissable dans les expositions de curiosités.

Au xviie siècle, la représentation s’uniformise encore dans le sens d’un assortiment esthétique pluriel manifesté sur les nombreux tableaux – tous très ressemblants – des « cabinets d’amateur » réalisés par les Francken aux Pays-Bas : les murs où s’alignent des tableaux à sujets religieux ou mythologiques sont ponctués d’accrochages d’hippocampes et d’animaux naturalisés, les tables croulent sous les globes terrestres, les monnaies antiques, bijoux, statuettes ou coquillages, tandis que de nobles visiteurs achètent peut-être des objets ou échangent des propos savants.

Cabinet d’art et de curiosités, Frans Francken II le Jeune.

Cabinet d’art et de curiosités, Frans Francken II le Jeune.

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Au XVIIe siècle, comme le trompe-l'œil ou la nature morte, la représentation du cabinet d'amateur devient un genre pictural en soi, propre à mêler dans un savant désordre les matières et les formes. La peinture flamande et néerlandaise se fera une spécialité de ces tableaux qui... 

Crédits : Luisa Ricciarini/ Leemage

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Au début du xxie siècle, la muséographie s’empare du modèle de l’accrochage foisonnant qui séduit sans doute pour son éclectisme anticonformiste et peu soucieux, en apparence, des règles de l’académisme. L’art contemporain y trouve son compte dans des installations privilégiant à la fois la sérialité de la collection, l’hybridation des formes et le mystère de certains appariements énigmatiques : le château d’Oiron a donné ce cahier des charges aux artistes sollicités pour l’occuper, le musée de la Chasse et de la Nature s’en inspire. Certaines expositions emboîtent le pas, plongeant éventuellement le visiteur dans une pénombre qui renforce le caractère déconcertant des choix et insiste sur la surprise des juxtapositions (Bêtes off à la Conciergerie de Paris en 2012, Carambolages au Grand Palais en 2016).

Pénétrant plus encore dans l’espace public, le cabinet de curiosités est devenu un véritable phénomène de mode dont chacun est incité à s’emparer grâce à des méthodes déclinées dans les boutiques de décoration ou dans les magazines. Cette dérive marchande et décorative répond sans doute à un goût accru pour l’exposition de soi, esthétisée et fortement individualisée, s’épanouissant à travers une patrimonialisation personnelle non prescrite par l’histoire de l’art. C’est assurément soi-même que l’on met en scène à travers ce goût pour l’hétéroclite. Ce retour des cabinets de curiosités dit enfin à sa manière la puissance, dans la société de consommation, de l’objet « culte ».

—  Myriam MARRACHE-GOURAUD

Bibliographie

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Sites Internet

J. le Rond d'Alembert, article « Cabinet », Encyclopédie, encyclopédie.eu

Curiositas, base de données de référence pour les cabinets de curiosités européens, curiositas.org

Kunst- und Wunderkammern, base iconographique et biographique pour les cabinets européens (langue allemande), kunstkammer.at

Écrit par :

  • : maître de conférences en littérature française de la Renaissance, université de Bretagne occidentale, Brest

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Certains artistes ont mis en œuvre une pratique qui tend à modifier nos conceptions de l'art, de la collection, de l'ordre. Cette pratique va, le plus souvent, vers un éloge du foisonnement, de l'accumulation, du bric-à-brac. Ces aventures individuelles valorisent les musées ethnologiques, les musées d'histoire naturelle, les anciens cabinets de curiosités car elles se méfient des musées d'art, hi […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/musees-personnels/#i_22743

MUSÉOLOGIE

  • Écrit par 
  • Germain BAZIN, 
  • André DESVALLÉES, 
  • Raymonde MOULIN
  •  • 13 792 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Trésors et collections »  : […] Le goût de la collection est sans doute fort ancien : à l'âge paléolithique déjà, l'homme rassemblait des séries de coquillages, de cailloux, d'os d'animaux qui pouvaient servir d'ornements vestimentaires et qui constituèrent les premiers « trésors ». Mais cette activité fut tout d'abord due à la préoccupation de la vie dans l'au-delà ; ainsi, les Égyptiens formaient d'immenses dépôts d'objets, […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/museologie/#i_22743

Voir aussi

Pour citer l’article

Myriam MARRACHE-GOURAUD, « CABINET DE CURIOSITÉS ou WUNDERKAMMER », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 novembre 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/cabinet-de-curiosites-wunderkammer/