Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

CABINET DE CURIOSITÉS ou WUNDERKAMMER

Mises en scène

Microcosme

Dans le cabinet de curiosités, le monde se dit par accumulation de traces et de fragments. En hommage à Dieu et à sa Création, la ferveur des premiers temps accumule toutes les merveilles de l’Univers dans les limites d’une pièce étroite, selon une logique d’échantillonnage. Idéalement, chaque singularité doit y trouver une place afin de reconstituer un monde en miniature et d’en offrir une image intelligible. Les collectionneurs ont ainsi l’ambition d’ordonner cette profusion dans leur cabinet plein à craquer, entendu comme un « microcosme », un « magasin » ou un « abrégé » du monde. Quitte à prendre parfois l’allure d’un pittoresque capharnaüm, c’est pour rendre hommage à Dieu et à sa Création que le lieu privilégie ainsi les deux qualités de la nature, variété et profusion.

Cependant, comment classer la totalité ? Faut-il ranger les choses selon leur matière, leur origine géographique, ou en séparant les minéraux des végétaux, eux-mêmes subdivisés en graines, racines, fleurs, fruits, gommes, sucs, etc., puis en répartissant les animaux selon d’autres catégories (de l’air, de la terre et de l’eau) ? Puisqu'aucune classification normée n’a véritablement cours et que les curiosités ont ceci de particulier qu’elles sont par définition difficiles à classer, chaque collectionneur expérimente des solutions personnelles. Chacun a donc une vive conscience de constituer un lieu d’exposition unique qui se veut démonstratif et exhaustif, lieu de convergence des quatre éléments, de toutes les espèces animales, des bizarreries de tous les mondes, anciens et nouveaux : le collectionneur conçoit son cabinet comme un « théâtre » de l’Univers.

Un spectacle exemplaire

Cet état d’esprit repose sur le dessein de donner du monde une représentation complète. Elle peut être matérialisée par des réalisations exceptionnelles, comme la Tribuna des Médicis. Ce meuble octogonal somptueux placé dans le palais des Officesrésumait à lui seul l’Univers tout entier par ses matériaux symboliques soigneusement choisis (minéraux et bois précieux) et par la composition de son architecture. Il donna par la suite son nom à la pièce qui l’abritait. Un peu antérieur, le studiolo du palais d’Urbino est reconnu comme un modèle pour les cabinets, bien que les objets n’y figurent qu’en trompe-l’œil sur la marqueterie des armoires. En effet, chaque objet représenté renvoie à la personne du prince, ou symbolise un domaine du savoir.

La première et seule méthode théorisant au xvie siècle les principes d’un cabinet de curiosités est commandée par le duc de Bavière au médecin anversois Samuel Quiccheberg (Inscriptions du très vaste théâtre, 1565). Pour inventorier et classer tous les objets qu’un bon cabinet de curiosités doit posséder, ce manuel prend comme référence centrale et comme point de convergence la famille princière, à laquelle tous les objets doivent renvoyer. Il s’agit d’illustrer une renommée (portraits), un prestige (objets rares et précieux), une puissance (cartes des territoires dominés, dépouilles d’animaux gigantesques, échantillons botaniques). La mise en scène alors envisagée est proche du théâtre de mémoire ; elle organise les objets avec faste, exubérance, mais aussi avec éloquence, selon des symétries signifiantes qui mettront en valeur leur possesseur et impressionneront les visiteurs. Le cabinet est aussi un lieu de représentation de soi.

Ce lieu exemplaire est alors volontiers appelé « musée », notamment si son propriétaire s’entoure et ponctue la visite de portraits d’hommes illustres, comme le fait, dès 1539, Paolo Giovio (1483-1552) dans sa villa du lac de Côme. Philosophes, pères de l’Église, penseurs et savants antiques, exposés comme des puissances tutélaires, sont supposés fonder le propriétaire comme l’un des leurs. Ils placent le lieu[...]

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

  • : maître de conférences en littérature française de la Renaissance, université de Bretagne occidentale, Brest

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Médias

<em>Statuette de Daphné</em>, W. Jamnitzer - crédits : Erich Lessing/ AKG-images

Statuette de Daphné, W. Jamnitzer

Cabinet de curiosités de Ferrante Imperato, Naples - crédits : Collection BIU Santé Medecine, cote : RES 6004

Cabinet de curiosités de Ferrante Imperato, Naples

<em>Cabinet d’art et de curiosités</em>, Frans Francken II le Jeune. - crédits : Fine Art Images/ Heritage Images/ Getty Images

Cabinet d’art et de curiosités, Frans Francken II le Jeune.

Autres références

  • COLLECTIONNISME

    • Écrit par Olivier BONFAIT
    • 11 945 mots
    • 23 médias
    ...vel Tituli theatri Amplissimi (Munich, 1565) qui s'appuie pour la justifier sur l'art de la mémoire et l'Histoire naturelle de Pline : la collection rassemble à la fois un Wunderkammer (cabinet des merveilles) et un Kunstkammer (la chambre des œuvres des métiers d'art, art étant compris...
  • COMMERCE DES FOSSILES

    • Écrit par Eric BUFFETAUT
    • 2 938 mots
    • 3 médias
    ...disparu au xviiie siècle, mais leur commerce n’a pas cessé pour autant. Dès la Renaissance, en effet, ces objets ont figuré en bonne place dans les cabinets de curiosités, dont les propriétaires ont principalement constitué les collections par des achats. Lorsqu’il a été généralement admis, vers la...
  • CURIOSITÉ, histoire de l'art

    • Écrit par Marie-José MONDZAIN-BAUDINET
    • 1 298 mots

    Le dictionnaire de Trévoux (1771) donne en trois mots les composantes de la curiosité, « Curiosus, cupidus, studiosus » : l'attention, le désir, la passion du savoir. Il est étonnant que, dès les origines, le mot désigne à la fois l'état du sujet et la nature de l'objet, et qu'il soit toujours...

  • MÉCÉNAT

    • Écrit par Nathalie HEINICH, Luigi SALERNO
    • 6 952 mots
    • 2 médias
    ...véritables banques de gages. Outre les collections d'objets précieux, les monastères s'adonnent aussi aux collections scientifiques, dont le modèle est la Wunderkammer, collection de spécimens du monde animal, du monde végétal, du monde minéral, effectuée dans la perspective du musée comme microcosme...
  • Afficher les 8 références

Voir aussi