BIOGRAPHIES D'ARTISTES

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La vie d'artiste est un genre littéraire d'une grande ancienneté, abondamment illustré depuis la Renaissance. On en fait remonter l'origine aux commentateurs de Dante qui ont élucidé et développé la mention lapidaire des noms de Cimabue et de Giotto insérée dans la Divine Comédie. C'est à Florence, en effet, qu'apparaissent chez les chroniqueurs, dès le début du xve siècle, les premières notices biographiques consacrées à des artistes ; la Vie de Filippo Brunelleschi par son suiveur Antonio Manetti en est un bon exemple. « Tu désires, Girolamo, être informé sur le Filippo qui fit cette farce à Grasso, parce que tu l'admires tellement quand je te dis que c'est une histoire vraie ; comme il était florentin et vivait à une époque récente, d'après son épitaphe, tu veux savoir quelle était son origine et s'il existe des descendants de lui ou d'autres membres de sa famille, et encore pourquoi il eut l'honneur d'être enseveli à Sainte-Marie-de-la-Fleur et d'avoir son effigie sculptée en marbre, d'après nature, dit-on, pour perpétuer sa mémoire, et accompagnée d'une épitaphe aussi élogieuse ; enfin, en quelle année il naquit et en quelle année il mourut. » On perçoit d'emblée le contexte — la floraison des recueils de nouvelles pittoresques et facétieuses — et la motivation d'une telle entreprise : la célébration des hommes illustres de la cité, sur la base de témoignages sur eux et leurs familles, puisés dans les ricordanze, les livres de souvenirs familiaux toscans. Le récit de Manetti est émaillé de saynètes et de dialogues vifs et commence par de longues allusions aux diverses branches de la famille de Brunelleschi, à leurs maisons, activités professionnelles et charges municipales. Dès les débuts du genre, les auteurs recherchent une documentation sûre, de première main : Manetti reproduit des paiements, et un mémoire de Brunelleschi, projet pour la construction de la coupole de la cathédrale de Florence. Chaque édifice, chaque chantier est présenté, chronologiquement, au fil de la carrière de l'architecte, après l'énumération de ses études, sa formation au métier d'orfèvre, ses voyages, ses compagnons, ses rivaux et détracteurs, ses qualités morales et professionnelles. L'entreprise des Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes du Toscan Giorgio Vasari (1550, seconde édition en 1568) reprendra les mêmes composantes sur une échelle élargie à trois siècles et à toute l'Italie : portrait physique et moral, origine sociale, naissance de la vocation et apprentissage, pendant lequel s'inscrit l'importance du maître que l'on imite avant de s'en démarquer, protecteurs influents et mécènes, collaborateurs et compétiteurs, gestion d'un atelier avec ses aides et ses commandes, qualités professionnelles et renommée qu'elles valent à l'artiste, lignée familiale et postérité esthétique. Ce genre et ses topoï ont été favorisés par les institutions académiques et leur habitude de composer et de lire publiquement les éloges biographiques de leurs membres dès le xviie siècle (Mémoires de Guillet de Saint-Georges sur les membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture en France), puis par la multiplication des catalogues de ventes d'art au xviiie siècle et enfin par l'essor de la presse au xixe siècle. Genre particulièrement apprécié des hommes de l'époque romantique pour lesquels il était une mine de sujets de tableaux « troubadours », il connaît depuis les années 1970 un regain assez étonnant. Comment doit-on l'interpréter ? Simple mode, témoignage plus profond d'un changement de curiosité ou d'une nouvelle orientation méthodologique en histoire de l'art principalement développée par Jacques Thuillier ? S'agit-il d'un retour pur et simple à un genre démodé et entaché de trop d'affectivité ou d'une mutation de ces écrits eux-mêmes ? La lecture d'une trentaine de biographies d'artistes parmi celles, nombreuses, qui sont parues depuis lors permet un réexamen du genre.

Le rôle des éditeurs n'est certes pas à négliger : notamment les éditions Fayard, J.-C. Lattès, Adam Biro, Macula, auxquelles s'ajoutent des initiatives plus dispersées. Les ouvrages portent essentiellement sur des peintres, selon une tradition qui semble refléter à la fois le plus grand nombre de spécialistes dans le domaine de la peinture et la curiosité du public, apparemment plus fasciné par le regard et la personnalité des peintres que par ceux des sculpteurs ou des architectes.

Ces biographies reflètent évidemment la formation de leurs auteurs et l'on pourrait aisément les classer en catégories : biographies écrites par des historiens d'art, aux accents différents selon que l'auteur est un chercheur universitaire (Vies de Poussin, présentées par Stefan Germer, Macula, 1994), un conservateur de musée (Vies anciennes de Watteau, présentées par P. Rosenberg, Hermann, 1984), un connaisseur évoluant dans l'univers du grand commerce d'art (Hubert Robert de Jean de Cayeux, Fayard, 1989), par des journalistes (Rubens de Marie-Anne Lescourret, J.-C. Lattès, 1990, pèche par la faiblesse des connaissances de l'auteur en histoire de l'art alors que l'activité de Rubens en tant que diplomate européen y est bien présentée), par des historiens de la société ou par des écrivains et essayistes (Cézanne, la vie, l'espace de Raymond Jean, Seuil, 1986). Le Modigliani de Jeanne Modigliani, sa fille, texte qu'elle a revu en 1984 et dont la traduction, parue en 1990 aux éditions Adam Biro, pourrait être un exemple d'une autre catégorie : les souvenirs de famille. Mais le destin a voulu que Jeanne Modigliani ne connaisse pas son père et que ses études d'historienne d'art lui aient inspiré une méfiance très poussée à l'égard des traditions familiales et des témoignages des proches (qu'elle répartit en « indulgents », « intolérants » et « égocentriques ») ainsi que beaucoup de prudence et de perspicacité face aux mythes élaborés par des marchands d'art, acceptés et répétés sans sourciller d'auteur en auteur.

S'il est encore des auteurs pour paraphraser sans esprit critique les sources anciennes et pour présenter leur « héros » sur un ton lénifiant (Renato Della Torre, Vita di Michelangelo, l'uomo, l'artista, Arnaud, 1990), si certains sont encore un peu trop tentés de broder sur la psychologie de l'artiste, de « surinterpréter » les œuvres pour y voir des confidences, volontaires ou non, si quelques-uns tombent encore dans le piège de l'évocation gratuite de la vie quotidienne (comme parfois Pierre Descargues dans son Rembrandt, [...]

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  • : ancienne élève de l'École normale supérieure de Sèvres, maître de conférences en histoire de l'art des Temps modernes à l'université de Provence

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Pour citer l’article

Martine VASSELIN, « BIOGRAPHIES D'ARTISTES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/biographies-d-artistes/