ARCHITECTURE & ÉTAT AU XXe SIÈCLE

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Le Reich « millénaire »

Si l'architecture issue des courants rationalistes arrive tant bien que mal, et au prix de compromis, à se maintenir en Italie pendant la période du fascisme, il n'en sera pas de même en Allemagne sous le IIIe Reich. Dès son origine, le mouvement nazi avait mené le combat contre tout ce qui, selon lui, ne s'inscrivait pas dans le concept global de « valeurs allemandes ». Le « Kampfbund für deutsche Kultur » (Union de combat pour la culture allemande) prend position dans tous les domaines de la culture et s'intéresse tout particulièrement à l'architecture, domaine dans lequel la production « moderne » fait surgir des formes non germaniques et détermine en outre un mode de vie contraire – selon les nazis – à la tradition populaire et familiale allemande.

La lutte contre l'architecture « dégénérée et enjuivée » du Bauhaus est l'une des constantes du combat « culturel » des nationaux-socialistes. Mais leur refus ne se limitait pas à la production du Bauhaus. La république de Weimar et, plus particulièrement, les municipalités social-démocrates avaient, sous la pression du mouvement ouvrier allemand, multiplié les réalisations dans le domaine de l'habitat social. L'œuvre de Ernst May à Francfort, celle de Gropius dans la banlieue berlinoise, de Poeltzig, de Hannes Meyer et de combien d'autres avaient abouti à doter l'Allemagne d'un cadre de vie quantitativement important, fondé sur les principes de l'architecture « moderne ». Alors que dans des pays comme la France l'architecture « moderne » restait au niveau expérimental et ne connaissait pas d'applications de masse, en Allemagne des dizaines de milliers de familles vivaient un mode de vie nouveau fondé sur l'habitat collectif rationnel et la multiplication des équipements sociaux.

Suivant les nazis, ce mode de vie était contraire aux traditions allemandes ; il conduisait à la destruction de la cellule familiale, base de la société et pierre angulaire du nouvel ordre national-socialiste. La réintroduction dans le mode de vie féminin du principe des « trois K » : Küche, Kinder, Kirche (cuisine, enfants, église) supposait le retour à l'habitat individuel, au refus d'équipements tels que les crèches et les garderies, à l'exaltation de la vie villageoise.

Pour ce type de réalisation, il suffisait d'aller chercher des modèles dans la diversité régionale de l'habitat rural allemand dont s'étaient déjà inspirés les architectes des cités ouvrières des industries Krupp, à Essen. Mais, en matière d'architecture, les ambitions du Reich « millénaire » ne se limitaient pas au logement unifamilial. La grandeur du nouvel État allemand devait s'exprimer dans des bâtiments publics et, surtout, dans le réaménagement des villes, moins sur le plan fonctionnel que sur celui de la symbolique, comme en témoignent les divers projets de transformation de Berlin, projets auxquels Adolf Hitler en personne collabora aux côtés de son architecte favori, Albert Speer.

Albert Speer

Photographie : Albert Speer

Architecte de Berlin et proche de Hitler, Albert Speer (1905-1981) montre au Führer en 1938 ses plans pour la capitale du Reich. 

Crédits : Norman Smith/ Hulton Archive/ Getty Images

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Il est un domaine où l'on peut lire à la fois et les ambitions et les limites de l'architecture du IIIe Reich, c'est celui des grands édifices destinés aux cérémonies politiques du Parti national-socialiste, tel le projet pour le « Champ-de-Mars » à Nuremberg, tel le projet de « Stade allemand » de 405 000 places, également projeté pour Nuremberg, tels, toujours dans la même ville, les aménagements du « Zeppelinfeld », destinés à accueillir le grand rassemblement annuel du parti. Les ambitions se lisent dans les dimensions, dans le « hors d'échelle » permanent de ces compositions, dans l'utilisation de grandes masses humaines rangées et organisées comme éléments d'architecture. Mais les limites de cette architecture sont évidentes, elles aussi, et c'est dans les détails architectoniques qu'on les saisit le mieux. Refusant les innovations formelles fondées sur le dépouillement du Kulturbolschewismus, confrontés à l'inexistence d'éléments architectoniques issus d'une tradition « germanique », les architectes allemands, et Hitler lui-même dans les esquisses faites de sa main, sont obligés d'utiliser le vocabulaire de l'architecture classique, celle de l'Antiquité gréco-romaine et celle [...]

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Circuit automobile de l'usine Fiat Lingotto, Turin

Circuit automobile de l'usine Fiat Lingotto, Turin
Crédits : Fox Photos/ Hulton Archive/ Getty Images

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Usine Fiat de Turin, 1919

Usine Fiat de Turin, 1919
Crédits : Fox Photos/ Getty Images

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Albert Speer

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Écrit par :

  • : architecte honoraire, professeur à l'université de Paris-VIII

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Pour citer l’article

Anatole KOPP, « ARCHITECTURE & ÉTAT AU XXe SIÈCLE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/architecture-et-etat-au-xxe-siecle/