AMÉRIQUE LATINEÉvolution géopolitique

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Le tournant des années 1980

Durant la décennie 1980 va s'opérer un tournant majeur dans trois domaines : celui des relations interaméricaines, celui des régimes politiques, celui du modèle de développement économique.

Naissance de diplomaties autonomes

En 1982, la dictature militaire au pouvoir en Argentine cherche à reconquérir une légitimité contestée en envahissant les îles Malouines dont l'Argentine revendiquait la souveraineté depuis toujours. On connaît la réaction de Margaret Thatcher, qui envoya une véritable armada pour reconquérir ces îles inhospitalières. La plupart des pays européens et les États-Unis soutinrent la Grande-Bretagne dans son opération de reconquête. Mais, dans l'ensemble des États d'Amérique latine, les gouvernants, la presse, la majeure partie des formations politiques de droite ou de gauche, les populations prenaient fait et cause pour l'Argentine et ses généraux (pourtant par ailleurs fort peu fréquentables). Une seule exception : Pinochet, qui apporta (sans le rendre public) un soutien logistique précieux à l'Angleterre. Margaret Thatcher lui en gardera une reconnaissance indéfectible, et lui témoignera à maintes reprises son amitié lorsqu'il commença à avoir des ennuis judiciaires, d'abord en Grande-Bretagne puis au Chili. Cette guerre des Malouines a changé la manière dont les Latino-Américains percevaient leurs relations avec les États-Unis. Le mythe de « l'Amérique aux Américains » a été détruit. En rompant une solidarité continentale qui était d'ailleurs, nous l'avons vu, plus utopique que réelle, les États-Unis ont libéré les États latino-américains d'une perception exclusivement bilatérale de leurs relations avec Washington, cela à un moment où les régimes autoritaires laissaient la place à des démocraties. La conséquence en a été l'émergence d'initiatives diplomatiques autonomes de certains pays latino-américains sur la scène internationale.

Face au risque d'embrasement de la région auquel pouvait conduire la politique de Ronald Reagan en Amérique centrale, les ministres des Relations extérieures du Mexique, de la Colombie, du Venezuela et de Panamá, réunis en 1983 dans l'île caribéenne de Contadora, proposent un « Accord pour la paix et la coopération en Amérique centrale » qui refuse la lecture d'affrontement bipolaire Est-Ouest des conflits centre-américains et souligne l'urgence de réformes internes dans chaque pays pour résoudre ces derniers. Ce « Groupe de Contadora » – il est important de le souligner – est né un an après la guerre des Malouines. Pendant quatre années, il va avec obstination proposer des solutions négociées aux conflits nicaraguayen et salvadorien. En 1985, il reçoit le renfort d'un « Groupe d'appui » constitué par l'Argentine, le Brésil, l'Uruguay et le Pérou, les trois premiers pays venant tout juste de recouvrer la démocratie, cela avec le soutien des États-Unis. On n'a pas assez mesuré l'importance de Contadora. L'objectif premier était de « désinternationaliser » un conflit que Ronald Reagan lisait uniquement en termes d'affrontement Est-Ouest. Il fallait le ramener aux dimensions régionales qui seules, selon ces huit pays, étaient susceptibles de permettre une résolution satisfaisante des conflits. Dans cette recherche de « régionalisation » du conflit, le Groupe de Contadora et le Groupe d'appui exploitèrent systématiquement l'écho international produit par leurs initiatives. C'est ainsi que la C.E.E., le secrétaire général de l'O.E.A., celui de l'O.N.U. apportèrent leur soutien actif. À partir du moment où tant d'organisations internationales se préoccupaient de son devenir, l'Amérique centrale n'était plus exclusivement l'arrière-cour des États-Unis. L'adoption par les présidents centre-américains, en août 1987, du plan présenté par le président du Costa Rica, Oscar Arias (plan Esquipulas), vint illustrer ce nouvel état de fait. L'écho mondial qui accueillit ce plan fut amplifié par l'attribution du prix Nobel de la paix à son auteur. Le processus mis en place pour pacifier chacun des pays (négociations internes entre forces politiques et sociales sous l'égide de l'Église catholique) prévoyait que la réalisation de ses diverses étapes devait être vérifiée par des instances internationales. On n'était donc plus dans la traditionnelle chasse gardée des États-Unis, puisque les États centre-américains affirmaient une volonté singulière d'autonomie, et que beaucoup de pays extérieurs s'intéressaient à la zone et étaient appelés en renfort pour garantir le bon déroulement des processus de pacification.

Depuis lors, on ne peut qu'être frappé par la multiplication des groupes et réunions formelles ou informelles, entre Latino-Américains. Les « huit » ont constitué fin 1986 un « Groupe de Rio » pour se concerter régulièrement en matière politique et économique. Cette association de pays, qui n'a aucune existence juridique, et qu'ont rejoint tous les pays de la zone, a une représentation permanente à Bruxelles. Les cérémonies d'investiture d'un président nouvellement élu sont devenues des moments privilégiés pour de nombreux chefs d'État de se retrouver et d'avoir des contacts informels. En 1991 s'est tenue la première réunion au sommet de chefs d'État « ibéro-américains » (Espagne, Portugal, Amérique latine) à Guadalajara (Mexique), avec – fait significatif – la présence de Fidel Castro. Cuba avait été, à la demande des États-Unis, exclu de l'O.E.A. (Organisation des États américains) en 1962. Tous les pays de la région, à l'exception du Mexique, avaient rompu leurs relations diplomatiques avec le régime castriste. Or le président du Mexique, par ailleurs adepte convaincu de l'économie de marché, invitait sur son sol la bête noire des États-Unis, cela au moment où il négociait avec eux un accord de libre-échange qui se voulait le grand œuvre de sa présidence (entrée dans l'Accord de libre-échange nord-américain – A.L.E.N.A. – déjà existant entre les États-Unis et le Canada). Le motif de cette réunion était de préparer le sommet de l'année suivante à Séville, lors du cinquième centenaire de la « rencontre entre deux mondes ». Qu'importent les pressions de Washington : Fidel Castro faisait partie de la famille latino-américaine. Depuis lors, ce sommet s'est tenu chaque année, au début avec la présence régulière du leader cubain. Puis, avec les remontrances d'abord de José María Aznar (chef du gouvernement espagnol de 1996 à 2004) et ensuite de plusieurs chefs d'État d'Amérique latine, Cuba n'a plus envoyé que son ministre des Affaires étrangères. Mais si remontrances il y a eues, ce n'est pas du fait de pressions de la part des des États-Unis mais parce qu [...]

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Écrit par :

  • : professeur de science politique, Institut des hautes études de l'Amérique latine (I.H.E.A.L.), université de Paris III-Sorbonne nouvelle

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Pour citer l’article

Georges COUFFIGNAL, « AMÉRIQUE LATINE - Évolution géopolitique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/amerique-latine-evolution-geopolitique/