TOCQUEVILLE ALEXIS DE (1805-1859)

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Une société conservatrice et turbulente

Il y aura bien démocratie si l'on entend par là un système social où, sans sélection arbitraire, le plus grand nombre possible d'hommes vivent le mieux possible. Mais, dans cette démocratie, la liberté sera exclue sans que, pour autant, y règne une paix harmonieuse. Le goût de l'égalité est tel, en effet, que les satisfactions obtenues ne font qu'accroître l'envie à l'égard de ceux qui sont plus favorisés. D'où le paradoxe d'une société qui sera à la fois conservatrice et turbulente. Turbulente à cause de l'inévitable disparité des conditions, conservatrice parce que la majorité de ses membres estime avoir plus à perdre qu'à gagner à une révolution.

Tocqueville raisonne en aristocrate, un aristocrate éclairé qui ne rejette pas 1789, mais qui y voit au contraire le plus haut moment de la Révolution parce que c'est celui où les Français, enfin libres, décidèrent de se gouverner selon la raison. Pourquoi un si noble propos fut-il contredit par les régimes établis par la suite ? Parce que la Révolution ne sut pas rompre avec la centralisation que lui léguait la monarchie. C'est le thème de L'Ancien Régime et la Révolution, œuvre inachevée dont seul le premier volume parut du vivant de l'auteur (1856). On y trouve le même souci que dans La Démocratie en Amérique : comprendre les causes du déclin de la liberté. L'Ancien Régime l'a préparé par la centralisation qu'il imposa et la décadence de l'aristocratie qui en fut la conséquence. Ce double mouvement conduit au nivellement social qui offre les individus isolés, sans attaches dans des groupes partiels et sans traditions morales, en proie au despotisme. Ces réflexions furent exploitées par Taine dans les Origines de la France contemporaine, mais on ne rencontre pas chez Tocqueville la même acrimonie, car « il pousse au plus haut degré l'art de comprendre ce qui lui répugne » (J. Touchard). C'est sans doute à cette compréhension portée même à des mouvements d'idées qu'il redoute qu'il doit les intuitions fulgurantes auxquelles on accorde aujourd'hui un sens prophétique. On cite toujours sa vision d'un monde futur que se partageraient l'Amérique et la Russie. Cependant, non moins éclairantes sont ses vues prospectives sur l'importance que prendront les classes dans la dynamique sociale (L'Ancien Régime et la Révolution, t. II, liv. III, chap. ier), sur les effets de la généralisation du salariat (La Démocratie en Amérique, t. I, vol. II), sur l'avènement d'une société aussi conservatrice qu'animée de turbulence (op. cit.).

Ce don prospectif est la récompense d'une lucidité dont témoignent les Souvenirs que Tocqueville, mort à Cannes, a laissés. La naissance de ce qu'il redoute, qu'il décrit dans son témoignage sur la Révolution de 1848, ne l'empêche pas de dépeindre sous des traits cruels l'effondrement de la monarchie de Juillet où eussent pu prendre corps ses espérances. Cette attitude nous instruit sur les possibilités des sciences humaines : il ne suffit pas de voir les choses, car leur sens ne se révèle que grâce à la qualité de l'esprit de celui qui les appréhende. Jamais un fichier ne remplacera une intelligence.

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  • : professeur à la faculté de droit et des sciences économiques de Paris

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Pour citer l’article

Georges BURDEAU, « TOCQUEVILLE ALEXIS DE - (1805-1859) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 29 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/alexis-de-tocqueville/