9. Une phrase sans fin
La fascination qu'exerce l'œuvre de Proust – ou, parfois, les réactions de rejet qu'elle provoque – commence à la phrase, à ce contact direct avec la chair de la littérature qui est le style. Notons-le d'abord : l'originalité du style proustien ne vient pas de la richesse et de l'étendue lexicales. Proust n'invente de mots que pour transcrire ironiquement le langage parlé, et ne recherche pas les vocables rares. Parmi les termes les plus employés, l'ordinateur relève « jour », « femme », « croire », « vouloir », « vie », « jamais », « temps », « moment », « homme », « ami », « aimer », « mère » ; cet ordre contient déjà, dans sa simplicité, les grands thèmes du roman. L'analyse informatique de la phrase confirme le sentiment des lecteurs : en moyenne trente mots par phrase, ou trois lignes par phrase de l'édition de la Pléiade, soit deux fois plus que les autres écrivains. Les phrases sont plus longues au début et à la fin de l'œuvre, plus courtes au milieu ; une phrase de « Combray » comporte 518 mots. Enfin, les phrases sont d'autant plus longues par rapport à cette moyenne qu'il y a un tiers de phrases brèves. On note d'autre part l'abondance des tirets et des parenthèses, qui signalent l'originalité de la phrase proustienne : ce sont des éléments qui introduisent une distance entre ce qui est raconté et le narrateur, et qui divisent la réalité décrite. Ce qui permet à la phrase proustienne d'être longue, plus encore que celle de Chateaubriand, par exemple, c'est sa construction : elle ordonne, subordonne, rapproche ou sépare, corrige. Elle contient une tension entre deux mouvements : le premier est celui de l'observateur serein qui reconstruit le monde par un langage clair ; le second est dans le morcellement, la fièvre du chercheur, qui énumère les qualités, accumule les hypothèses. La phrase, la période, le paragraphe ont d'autre part un rythme qui communique son ébranlement au texte tout entier : les propositions dans la phrase, la phrase d […]
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