8. La confusion des genres
L'instant miraculeux qui échappe au temps relève de la poésie : Baudelaire avait donné l'exemple, lui qui est, plus que Balzac ou Ruskin, le principal maître de Proust. L'intrigue multiple, la comédie des personnages signifient que la Recherche est un roman. Cependant, les longues réflexions ou analyses du narrateur, la méditation esthétique du Temps retrouvé évoquent l'essai. D'autres genres, mineurs, sont également intégrés au récit : des pastiches, des dizaines de lettres. À la recherche du temps perdu inaugure une tendance du xxe siècle, qui abolit les frontières entre genres littéraires, parce que l'œuvre ne se satisfait plus des limites du roman, de l'essai ou du poème, et veut être tout à la fois, une synthèse.
Proust affirme dans la Recherche que tout y a été inventé en vue de sa démonstration. Qu'il s'agisse en effet du comportement humain, de la société, de l'histoire des nations, il veut dégager des lois. L'intelligence les extrait de la réalité et unifie la diversité des êtres et des choses. On a pu considérer que Proust était déchiré entre deux tendances, entre le romancier et le moraliste. Le danger était de tomber dans le roman à thèse, en traitant les héros comme des prétextes, les supports des lois psychologiques ou sociales : « Les êtres les plus bêtes, par leurs gestes, leurs propos, leurs sentiments involontairement exprimés, manifestent des lois qu'ils ne perçoivent pas, mais que l'artiste surprend en eux », écrit Proust. Il faut ajouter les exposés sur la stratégie, les cris de Paris, l'inversion, que le romancier intègre à son récit, en attendant le grand « morceau intellectuel » de « L'Adoration perpétuelle ». Mais Proust échappe aux dangers de l'abstraction parce qu'il la dégage toujours, lui-même, de l'individu : il n'y a pas de loi sans évocation du concret, c'est-à-dire du roman. De plus, ces lois évoluent elles aussi, n'échappent pas au temps romanesque, ni au point de vue. Quant à l'esthétique développée dans Le Temps retro […]
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