Au lendemain de la mort de Chopin, Liszt, son ami, écrivait : « ... Quelle que soit la popularité d'une partie de ses productions, il est néanmoins à présumer que la postérité aura pour ses ouvrages une estime moins frivole et moins légère que celle qui leur est encore accordée. Ceux qui, dans la suite, s'occuperont de l'histoire de la musique feront sa part – et elle sera grande – à celui qui y marqua, par un si rare génie mélodique, par de si heureux et si remarquables agrandissements du tissu harmonique [...]. On n'a point assez sérieusement et assez attentivement réfléchi sur la valeur des dessins de ce pinceau délicat, habitué qu'on est de nos jours à ne considérer comme compositeurs dignes d'un grand nom que ceux qui ont laissé pour le moins une demi-douzaine d'opéras, autant d'oratorios et quelques symphonies [...]. On ne saurait s'appliquer à faire une analyse intelligente des travaux de Chopin sans y trouver des beautés d'un ordre très élevé [...]. Ses meilleurs ouvrages abondent en combinaisons qui, on peut le dire, forment époque dans le maniement du style musical. »
La postérité a-t-elle rendu justice à Chopin dans le sens où l'entendait Liszt ? Il est permis de penser que non. En fait, la personne et l'œuvre de Chopin occupent dans l'image qu'on se fait généralement de l'Europe musicale du xixe siècle une position singulière et, somme toute, paradoxale. Une douzaine de ses pièces pour piano sont parmi les morceaux les plus populaires de toute la musique. Mais cette sorte de gloire, servie par une abondante littérature sur la personne du musicien, a contribué à créer autour de lui une aura de légende, préjudiciable à la connaissance objective de son œuvre.
On a tant dit sur Chopin, on a tant joué toujours les mêmes Valses, les mêmes Polonaises, les mêmes Nocturnes, les mêmes Préludes que la lecture sincère de son œuvre devient de plus en plus difficile. Le mythe de Chopin nous empêche de considérer Chopin tel qu'il fut.
1. Le voyageur polonais
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