7. Les paradoxes du temps
Si Proust a mis si longtemps à inventer sa technique romanesque, c'est que, dès Les Plaisirs et les jours, le temps à décrire s'est imposé à lui sous deux aspects d'apparence inconciliable. D'une part, l'instant poétique, la minute heureuse, le moment où la contemplation d'un paysage, l'évocation d'un souvenir donnent une impression de félicité : les poèmes en prose du premier livre de Proust retracent déjà de pareilles impressions, qui abondent dans Jean Santeuil. D'autre part, la conscience du passage du temps, qui n'aurait rien d'original, si elle n'était liée au souci de le montrer en action, c'est-à-dire en décrivant le vieillissement des personnages et le changement des lieux : Jean Santeuil contient de nombreuses allusions à la mort qui menace tragiquement les parents de Jean, à mesure qu'ils avancent en âge, mais le roman échoue à montrer l'écoulement temporel, qui est affirmé, mais non revécu de l'intérieur, et qui est d'autant moins impressionnant que des souvenirs involontaires viennent indiquer, dès le début, la possibilité de ressaisir le passé. Pour écrire la Recherche, Proust a dû renoncer à présenter d'emblée les impressions heureuses, les extases de mémoire comme une solution au problème du temps : elles ne figurent, dans Swann, que comme questions sans réponse (alors que, dans les brouillons, la réponse était tout de suite donnée, elle est, dans la dernière version, reportée au Temps retrouvé). Le narrateur ne peut retrouver le temps avant de l'avoir perdu : en tant que héros, il doit paraître victime du vieillissement, de la maladie, de la mort des autres ; en tant qu'écrivain, l'épisode de la madeleine est placé de manière à lui donner l'ébranlement nécessaire, la matière de son récit, mais il ne le comprend qu'à la fin. Grâce à la mémoire involontaire, rien n'est perdu de ce qui a été vécu, mais le sentiment ne suffirait pas à provoquer le bonheur, si le rapprochement de deux instants très éloignés ne recréait une minute hors du temps. C'est l'ultime paradoxe : l'intemporel recrée le temps.
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