5. Un univers multiforme et foisonnant
Mis bout à bout, ces éléments ne suffisent cependant pas à expliquer la singulière magie du roman simenonien, tant il est vrai, en cette matière, que le tout n'est pas constitué par la somme des parties, mais par leur étroite et savante imbrication. Chaque roman constitue en outre un ensemble où l'art est mis au service de la recherche primordiale de l'homme, un ensemble où la forme ne peut être dissociée de la fiction racontée, Simenon étant avant tout un prodigieux conteur d'histoires. La somme des romans constitue à son tour un autre ensemble : l'univers imaginaire que l'écrivain a livré en s'en délivrant, un univers où, pour la délectation du lecteur, Roger Mamelin (Pedigree) dialogue avec Louis Cuchas (Le Petit Saint), où Frank Friedmaier (La neige était sale) a pour voisin Charles Alavoine (Lettre à mon juge)...
Cet univers de Simenon, c'est celui de la fuite, de la marginalité, du drame, du suicide, du meurtre ; c'est un espace tragique où les humiliés côtoient les offensés ; c'est le domaine du malaise, du vide intérieur, de la solitude, des échappatoires.
L'univers de Simenon, c'est celui des protagonistes qui vont jusqu'au bout d'eux-mêmes, un champ de conflits et d'affrontements, un théâtre d'ombre et de lumière où la chute avoisine parfois la rédemption, un monde où le héros déviant, dépouillé de sa façade sociale artificielle, apprend, parfois au prix de sa vie, que “le métier d'homme est difficile”.
L'univers de Simenon, c'est, nouvelle Anabase, celui de ces dix mille... personnages, enfantés dans la douleur que l'on sait, depuis le plus modeste d'entre eux jusqu'au plus illustre, ce commissaire Maigret, notre prochain, ce policier des âmes qui rêve de “raccommoder les destinées” ; Maigret, avec ses défauts et ses qualités, avec ses habitudes et ses tics, avec son intuition, sa morale de la compréhension, son sens inné de la justice immanente et sa manière d'enquêter qui semble calquée sur la façon d'écrire de son créateur ; ce […]
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