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LA CHUTE, livre de Albert Camus

Initialement intitulée Un héros de notre temps, La Chute devait faire partie du recueil de nouvelles L'Exil et le royaume. Albert Camus (1913-1960)Albert Camus semble avoir été lui-même surpris de l'expansion de son récit – écrit très vite, entre septembre 1955 et février 1956 – qui l'obligea finalement à le publier à part, chez Gallimard, en mai 1956.

Albert Camus Photographie

Albert Camus L'écrivain français Albert Camus (1913-1960) fut révélé en 1942 au public métropolitain par L'Étranger, dans lequel Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir virent une sorte de manifeste de l'existentialisme. 

Crédits: Hulton Getty Consulter

Ce texte au statut générique hésitant (monologue théâtral ? court roman ? longue nouvelle ? récit autobiographique ? essai ?...) occupe une place singulière dans l'œuvre de Camus : celui-ci reçut le prix Nobel quelques mois après sa parution, et mourut prématurément quatre ans plus tard, sans avoir rien publié d'important entre-temps. Ces circonstances ont conféré à La Chute l'aura particulière d'une œuvre testament, ce qu'elle n'était nullement au départ.

1.  Une confession calculée

Le récit s'ouvre sur une rencontre : dans un bar sordide d'Amsterdam, Jean-Baptiste Clamence, ancien avocat parisien, entreprend de faire le récit de sa vie à un interlocuteur mystérieux que nous ne verrons ni n'entendrons jamais. Le monologue, qui se développe au cours de cinq entretiens, est divisé en six parties liées à des lieux différents : le bar Mexico-City, les rues d'Amsterdam, une excursion dans l'île de Marken, le bateau de retour, et la chambre d'hôtel. Ces six parties constituent en réalité deux blocs symétriques, situés de part et d'autre d'un épisode central : un soir, sur un pont de Paris, Clamence, alors au faîte de la réussite et pétri de bonne conscience, a assisté sans intervenir au suicide d'une jeune femme. Cet événement achève de ruiner l'édifice social, intellectuel et moral déjà fissuré du personnage, qui va progressivement mettre au jour les artifices et les faux-semblants sur lesquels il était bâti. Voici comment Camus lui-même, dans son Prière d'insérer, résumait son récit : « L'homme qui parle dans La Chute se livre à une confession calculée. Réfugié à Amsterdam, dans une ville de canaux et de lumière froide, où il joue à l'ermite et au prophète, cet ancien avocat attend, dans un bar douteux, des auditeurs complaisants. Il a le cœur moderne, c'est-à-dire qu'il ne peut supporter d'être jugé. Il se dépêche donc de faire son propre procès, mais c'est pour mieux juger les autres. Le miroir dans lequel il se regarde, il finit par le tendre aux autres. Où commence la confession, où l'accusation ? celui qui parle dans ce lieu fait-il son procès, ou celui de son temps ? Est-il un cas particulier, ou l'homme du jour ? Une seule vérité en tout cas, dans ce jeu de glaces étudié : la douleur, et ce qu'elle promet. »

2.  Clamence-Camus juge-pénitent

Déchirement de la guerre d'Algérie, querelle avec Jean-Paul Sartre et Les Temps modernes, isolement après la publication de L'Homme révolté, tarissement de l'inspiration... À bien des égards, La Chute est le livre d'un homme et d'un écrivain en crise. Le titre, dans sa riche polysémie, le dit assez : chute d'un grand bourgeois humaniste qui prend peu à peu conscience de son inanité et de sa duplicité, passe de la certitude au doute, et des beaux quartiers parisiens aux bas-fonds d'Amsterdam ; chute dans la Seine d'une inconnue désespérée, image ou plutôt sonorité obsédante qui hantera Clamence jusqu'à la fin et l'amènera à cette déconstruction de soi ; chute de l'homme européen, dans le souvenir encore prégnant du dernier conflit et des terreurs occasionnées par la guerre froide ; enfin chute de l'Homme coupable, chassé du Paradis...

Pourtant, si la fêlure était déjà présente au sein du Clamence triomphant d'autrefois, orgueil et complaisance ne sont pas absents du Clamence vaincu d'aujourd'hui, qui se définit lui-même comme « juge-pénitent ». De fait, l'acte de contrition se transforme vite en plaidoyer pro domo, puis en réquisitoire : la lucidité – acquise à quel prix – autorise la dénonciation. Acteur volontiers cynique, à l'image de Jean-Baptiste Poquelin-Molière, l'histrion qui dit aux hommes leurs vérités, Jean-Baptiste Clamence se veut aussi prophète, comme son presque homonyme, Jean le Baptiste clamans in deserto (« prêchant dans le désert »). Ainsi, par un ultime renversement, Clamence défait l'emporte encore. Et si son interminable logorrhée (qui réduit son interlocuteur au silence) témoigne de sa déchéance, le moins que l'on puisse dire est que celle-ci ne manque pas de superbe. De même, c'est paradoxalement un Camus en plein doute et sur la défensive qui fait preuve ici d'une exceptionnelle virtuosité. Le lieu (l'univers méditerranéen remplacé par les brumes de Hollande et les canaux concentriques d'Amsterdam, à l'image des cercles de l'Enfer), le personnage (après Meursault le « primitif » voici Clamence le sophistiqué), le ton (cynisme et scepticisme autant qu'idéalisme et révolte), le genre (un mélange de satire, de confession, de réflexion morale), le style enfin (une verve très éloignée de la sobriété et de la neutralité voulues de L'Étranger)... tout concourait à déconcerter les lecteurs de l'époque, qui accueillirent assez mal La Chute, et à en faire peut-être aujourd'hui le livre le moins daté et le plus brillant de Camus : « Mais attention, je ne m'accuse pas grossièrement, à grands coups sur la poitrine. Non, je navigue souplement, je multiplie les nuances, les digressions aussi, j'adapte enfin mon discours à l'auditeur, j'amène ce dernier à enchérir [...] Mais, du même coup, le portrait que je tends à mes contemporains devient un miroir. »

Guy BELZANE

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« LA CHUTE, Albert Camus » est également traité dans :

CAMUS ALBERT (1913-1960)

Écrit par :  Jacqueline LÉVI-VALENSI

Dans le chapitre "Solitaire et solidaire"  : …  et en particulier son « appel à la trêve civile », lancé à Alger en 1956 et si mal entendu. *La Chute (1956), roman insolite qui prend la forme d'un monologue dramatique, est directement inspirée par ce climat d'incompréhension et d'accusation. Mais au-delà de l'ironie et des sarcasmes de Jean-Baptiste Clamence, ce « prophète vide… Lire la suite

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Bibliographie

A. Camus, Théâtre, récits et nouvelles, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1962

La Chute, Y. Ansel éd., coll. Folio Plus, Gallimard, Paris, 1997.

Études

H. R. Lottman, Albert Camus, Seuil, Paris, 1980

Y. Reuter, Texte/idéologie dans « La Chute » de Camus, Lettres modernes, Minard, 1980

O. Todd, Albert Camus, une vie, Gallimard, Paris, 1996.

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