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ÉTYMOLOGIE

Dans l'usage commun, étymologie désigne soit en général la science de la filiation des mots, soit en particulier l'origine de tel ou tel mot. Il est donc difficile d'en donner une définition scientifiquement rigoureuse. En effet, l'étymologie possède une très longue histoire qui, durant des siècles, l'attacha à la philosophie autant qu'à la linguistique ; son objet même est équivoque, car elle s'occupe tour à tour ou à la fois des formes du langage et de leur contenu ; son champ d'application, enfin, est celui du conjectural plutôt que de l'évidence. D'où l'ambiguïté foncière de cette discipline.

1.  Un art ou une science ?

D'origine probablement stoïcienne, le grec ἐτυμολογία fut formé, à partir de l'adjectif ἔτυμος (vrai), pour désigner un genre de spéculations déjà traditionnel au iie siècle avant notre ère. Le sens propre du mot est « recherche du vrai », ajoutons dans et par les mots : cette précision indique le but et le moyen de ce qui est moins alors une discipline qu'un mode de pensée, aux applications aussi bien philosophiques que poétiques. L'« étymologie » antique établit, entre deux mots, un rapport pensé comme idéal plutôt que réel, et cela en dehors de toute perspective historique : expliquer homo par humus revient à établir, entre les contenus de ces formes plus ou moins semblables, une relation d'analogie. C'est ce qu'exprime le mot origo (en français : origine), souvent employé comme synonyme d'étymologie. Quelque chose de cette conception survécut jusqu'au début du xixe siècle.

L'« étymologie » ainsi comprise fournit des éléments d'argumentation applicables à presque toutes les activités de l'esprit, de la recherche exégétique jusqu'à l'ornementation rhétorique (calembours). Les Pères de l'Église l'utilisèrent comme un moyen auxiliaire en vue de l'interprétation du texte sacré. Isidore de Séville, au début du viie siècle, constitua une somme des spéculations de ce genre : ses Etymologiae (ou Origines : les deux titres sont également attestés dans la tradition manuscrite) devinrent pour plusieurs siècles un classique. Elles reposent sur l'idée d'un dynamisme propre aux mots, dynamisme que l'on perçoit (et qu'on peut faire servir) en dégageant, de la complexité chaotique du langage, les relations « étymologiques » entretenues par les mots : ex causa (rex-regere), ex origine (homo-humus), ex contrariis (lucus-non lucendo). Cependant, dès la « Renaissance du xiie siècle », les connotations philosophiques du mot reculent devant ses nuances rhétoriques : l'étymologie se rapporte au langage plus qu'à la pensée. À la fin du Moyen Âge, le mot éclate sémantiquement : il ne désigne plus seulement une pratique comme telle, mais on parle aussi de « l'étymologie d'un mot » pour qualifier l'ensemble des relations idéelles ou réelles qu'il a avec d'autres éléments du lexique (regere est l'« étymologie » de rex). Mais une certaine pensée historique se fait jour : on perçoit obscurément un rapport de succession, voire de filiation, entre langues anciennes et modernes. On commence à utiliser dans cette perspective (qui mettra, du reste, longtemps à se dégager) la notion d'étymologie. Au xviie siècle, la mutation est opérée : étymologie possède dès lors une dénotation chronologique. Néanmoins l'œuvre des premiers grands étymologistes, comme Ménage en France, témoigne de points de vue plus logiques que linguistiques : le sens du mot est pris comme une constante, la forme comme une variable ; les altérations de celle-ci sont expliquées par quatre opérations simples, dont on ne considère aucunement la causalité : changement ou transposition, retranchement ou addition de « lettres ». Ces principes permettent de rattacher diachroniquement haricot à faba, ou laquai à verna. Au reste, la connaissance que Ménage possédait de l'ancien français et des autres langues romanes lui permit de contrôler en fait ses principes, à nos yeux arbitraires : les trois quarts des étymologies qu'il proposa sont considérées encore aujourd'hui comme valables.

Durant cette longue période pré-scientifique, l'étymologie représente une réflexion, imparfaite mais continue, de l'homme sur son langage. Parmi de nombreuses spéculations sans signification valable, elle comporta l'observation (souvent maladroite, sinon contradictoire) d'un fait capital, dont l'interprétation constitue, après 1750, le fondement de la lexicologie moderne : la valeur des mots provient d'une tradition plutôt que d'une nature, et cette tradition doit être déterminée dans chaque cas particulier. Restait à savoir quel en est l'objet. Jusqu'au xviiie siècle, cette dernière question ne se posa pas. Un mot comporte une forme, et un sens qui se réfère à un objet ou à une idée. Partant d'un terme donné, l'étymologie doit donc considérer, pour en trouver la souche, ces trois inconnues. Telle est, résumée en quelques mots, la thèse brillamment soutenue par Turgot, dans l'article « Étymologie » de la grande Encyclopédie. Cet article, paru en 1756, a une valeur révolutionnaire. Insistant sur les caractères propres, exclusifs de toute logique, de la tradition formelle, Turgot propose trente critères de vraisemblance où l'on discerne le germe de disciplines qui devaient prendre forme au cours du xixe siècle, en particulier la dialectologie et la phonétique historique.

Turgot posait la question : L'étymologie est-elle une science ou un art ? Jusqu'alors elle avait été manifestement considérée comme un art. Désormais, elle aspire au statut de science. Il faut toutefois remarquer que, jusqu'à nos jours, et malgré le renouvellement complet des méthodes, l'étymologie conservera plusieurs traits que l'on peut qualifier d'« artistiques » : le caractère presque toujours fragmentaire des informations accroît, parfois hors de toute mesure, dans la recherche, la part de l'inventivité du chercheur et celle du hasard. Un contrôle rationnel des sources, puis des résultats obtenus peut limiter étroitement le jeu de ces facteurs ; entre ces deux « moments » de la recherche, la part de l'intuition, du « flair », reste considérable.

La phonétique historique (issue de la grammaire comparée des langues classiques, dans la perspective mentale d'un romantisme qui concevait l'homme et la nature comme fondamentalement historiques) consiste en une systématisation évolutionniste des changements de sons dans la langue. Elle aboutit à l'établissement de « lois » définissant dans quelles conditions, par exemple, un e latin donne oi en français moderne, etc. L'étymologie, d'ores et déjà orientée vers la recherche historique, fut la première bénéficiaire de cette technique. Dès 1833, A. F. Pott commençait la publication de ses Etymologische Forschungen. En 1843, F. Diez publiait son Etymologisches Wörterbuch der romanischen Sprachen, premier d'une longue série de travaux semblables. La méthode comporte, schématiquement, l'établissement de plusieurs séries d'observations. Soit le mot français jeu : on le décompose en ses phonèmes (j-, -eu), puis on relève le plus grand nombre possible d'autres mots présentant séparément les mêmes phonèmes (par exemple joug, etc. ; feu, etc.), ce qui renvoie respectivement à un i latin initial et à un groupe bisyllabique : ocu ; on aboutit donc au latin iocus ; une comparaison avec les mots italien, espagnol, etc. (le cas échéant, les mots dialectaux), de même sens, compte tenu des séries correspondantes dans ces langues, confirme la conclusion, dès lors réputée prouvée.

2.  L'étymologie des langues romanes

Les langues romanes, du fait que la souche commune (le latin) en est bien connue, constituèrent, dès le début de ces études, un domaine d'application privilégié. Des progrès méthodologiques continus s'y marquèrent jusque vers 1920. Considérant d'abord presque exclusivement la souche latine, les étymologistes étendirent leurs investigations aux types de mots dits onomatopéiques (craquer, etc.) ; ils recoururent à la notion (empruntée aux dialectologues) de « contamination » (refuser, expliqué par refutare + recusare) ; ils commencèrent à dresser un inventaire des souches germaniques ; certains tentèrent, dans les cas insolubles, de remonter à un vocabulaire pré-latin. Ils empruntaient, sur ce dernier terrain, des méthodes habituelles, aujourd'hui encore, à d'autres étymologistes, pour qui la langue mère reste comme telle inconnue (ainsi les chercheurs travaillant, à partir du latin ou du sanscrit, sur l'« indo-européen ») : les lois phonétiques permettent d'induire un certain nombre de traits originaux que l'on rassemble pour en former un mot supposé, dont le caractère hypothétique est signalé dans l'écriture par un astérisque (par exemple *cala, souche de mots comme chalet ; *barra, de barre, baraque, embarras, etc.). On ne peut nier que cette pratique ne se soit pas exagérément répandue et que, jusqu'à nos jours, les formes « à astérisque » n'aient représenté une trop fréquente solution de facilité. Elles ont permis en particulier aux romanistes, à mesure que les recherches s'approfondissaient, de suppléer à tout un vocabulaire latin populaire ou tardif non enregistré par les textes : l'existence d'un tel vocabulaire ne fait pas de doute, mais l'image que l'on en reconstitue ainsi est des plus sujettes à caution.

L'importance même des découvertes dues à la phonétique historique n'était pas sans nuire à leurs effets. La recherche étymologique se concentrait sur la forme, négligeait le sens et laissait hors de considération la chose désignée. Meyer-Lübke, dont le Romanisches etymologisches Wörterbuch, paru en 1911 (et déjà un peu vieilli à cette date), clôt cette période, se contente de signaler les mutations sémantiques les plus considérables, mais ne les intègre pas à sa recherche ; il enseigne que cuisse vient de coxa, ce qui est une certitude formelle ; mais il ne s'attache pas au fait que ces mots n'ont pas le même sens et se réfèrent à des parties différentes du corps.

3.  La notion de « champ linguistique »

Deux innovations ont, dans la première moitié du xxe siècle, marqué profondément, et de façon contradictoire, la recherche étymologique. La création puis la rapide extension, à partir de 1918, de la « géographie linguistique » (étude des faits de langue dans leur dimension spatiale et non plus exclusivement temporelle) fit faire à l'étymologie un progrès considérable. Toutefois, Gilliéron, initiateur de cette méthode, réagissait avec tant de vigueur contre le schématisme des phonéticiens (La Faillite de l'étymologie phonétique, 1919) que, par une sorte de malentendu, les étymologistes à sa suite négligèrent de tirer profit du structuralisme naissant. Inversement, par réaction contre l'historicisme, l'école structuraliste s'intéressa peu à l'étymologie. Il reste que la géographie linguistique (et les recherches dialectologiques auxquelles elle est liée) révéla ou mit en évidence l'interdépendance des unités lexicales : le mot n'est pas isolé, le vocabulaire est comme un vaste champ traversé (dans le temps et dans l'espace) par des forces attractives diversement agissantes selon le niveau de culture des sujets parlants. Dans cette perspective, étymologie désigne concurremment deux processus : diachroniquement, une transmission à partir d'une origine ; synchroniquement, un dynamisme qui traduit un besoin de motivation inhérent au langage (d'où l'appellation, lancée par Gilliéron, d'« étymologie populaire », pour signifier les faits d'attraction observés, dans certains cas, entre des mots présentant une ressemblance formelle fortuite). Simultanément se dégage, dans les études dialectologiques, la méthode dite Wörter und Sachen (les mots et les choses) due pour l'essentiel à H. Schuchardt, et qui englobait dans l'examen du mot l'objet désigné lui-même.

L'impact de la linguistique structurale sur les travaux étymologiques fut plus tardif et moins direct. Vers 1930 fut mise en valeur la notion saussurienne d'association, en vertu de laquelle chacune des deux faces du mot (sémantique et formelle) est engagée dans un ensemble plus ou moins étendu et complexe de relations de similitude. J. Trier, dans une étude parue en 1931, nomma champ linguistique (Sprachfeld) la zone des associations de sens. La notion de « champ », depuis lors d'usage général chez les sémanticiens (on parle de champs sémantiques, de champs formels ou morphologiques, de champs morphosémantiques), a été définie de diverses manières, tantôt comme un complexe de relations rigoureusement structuré, tantôt comme un ensemble variable et inégalement stable. Du moins le mot apparaît-il ainsi, aux yeux de l'étymologiste, comme le point de convergence (et le lien) de séries significatives, d'analogies formelles et d'expériences réelles, individuelles ou collectives, impliquant toutes espèces de pratiques ou de structures mentales. Chacun de ces nombreux éléments importe à la recherche et doit trouver sa justification dans la détermination de l'origine du mot. L'image traditionnelle d'unité d'origine, d'étymologie ponctuelle, se dilue. L'« origine » apparaît simplement comme un segment chronologique au début d'une histoire : c'est à celle-ci et à elle seule que peut être appliquée une recherche causale.

Ce point de vue est éminemment représenté par une œuvre qui, dans le domaine des études romanes, marque une étape capitale : le vaste répertoire étymologique du français et des parlers gallo-romans de W. von Wartburg, Französisches etymologisches Wörterbuch, écrit entre 1918 et 1967. La préface du premier volume, en 1922, substituait à la notion d'« étymologie-origine » celle d'« étymologie-histoire du mot ». L'étymologiste devient le biographe d'un mot et, par là même, de sa famille et de ses relations. Le rayonnement de l'œuvre de von Wartburg (en dépit d'imperfections inévitables) s'est fait sentir sur toute la lexicologie européenne. Ce n'est que depuis 1950-1960 que se dessinent des tendances à en dépasser les méthodes.

Au reste, la conception wartburgienne d'« histoire du mot » (Wortgeschichte) n'a jamais cessé de se heurter à certaines résistances. De façon plus générale, on peut dire que l'évolution de l'étymologie n'a pas été homogène : certains secteurs de recherche, concernant des langues ou groupes de langues plus anciens, moins connus ou culturellement excentriques, en sont demeurés, en fait, à des stades méthodologiques ailleurs dépassés. Cependant, depuis 1945-1950, la diffusion d'une pensée mathématique en linguistique a contribué à déprécier, auprès de bien des linguistes, la recherche étymologique, inapte à se plier à des formules logiques. Malgré la curiosité que manifestaient pour elle des savants comme E. Benveniste ou R. Jakobson, il ne s'est pas produit de rencontre entre l'étymologie et les méthodes modernes de la linguistique. La difficulté essentielle sur ce point est l'impossibilité où l'on est de répondre à la question suivante : Y a-t-il en étymologie des « universaux », c'est-à-dire des schèmes universellement valables de transformation formelle et sémantique des unités lexicales selon l'axe du temps ? C'est, de façon plus ou moins claire, vers un examen de ce problème que s'oriente la réflexion étymologique (à signaler, en particulier, les travaux d'Y. Malkiel) ; mais aucun critère opératoire ne semble être encore dégagé.

4.  Problèmes et directions de recherche

Étant donné un mot d'une certaine langue, l'étymologiste, pour remonter à son étymon (mot souche, attesté ou reconstitué), doit tenir compte de plusieurs ordres de faits, constituant autant de plans de recherche applicables, selon les cas, à ce mot pris isolément ou (plus souvent) à l'ensemble lexical (« champ ») auquel il appartient. Ces plans concernent, d'une part, les conditions historiques de la transmission ; d'autre part, le maintien, au cours du temps, d'une identité formelle ; enfin, la détermination d'une identité sémantique.

La transmission d'un mot (ou d'un ensemble de mots), c'est-à-dire sa continuité au cours du temps, est l'objet d'une critique fondamentale qui, lorsqu'il s'agit (comme c'est le cas le plus général) d'examiner des témoignages écrits, relève de la philologie. On établit, sur la base de documents les plus nombreux possible, les diverses formes revêtues par le mot en question, en déterminant leur chronologie, au moins relative (antériorité de telle forme par rapport à telle autre). Il n'y a jamais, sur ce point, d'évidence : le français rêver est attesté dès le début du xiie siècle, alors que rêve apparaît à la fin du xviie siècle ; le second est donc, selon toute apparence, dérivé du premier. Au reste, l'interprétation des documents, surtout s'ils sont anciens, pose parfois de graves problèmes de lecture : ainsi, deux variantes manuscrites d'un même texte antique, médiéval ou dialectal peuvent fournir deux formes divergentes dont l'une provient peut-être d'une faute de copiste ; en revanche, une forme à première vue aberrante peut être assurée par une rime, etc. De plus, au niveau de la première apparition du mot, l'étymologiste est placé en face de trois alternatives différentes et parfois cumulées.

1. Le mot est-il héréditaire ou non ? S'il ne l'est pas, il aura été produit par dérivation, composition, abréviation, voire par création arbitraire, au moyen de moules formels qu'il convient de définir comme tels. Le critère chronologique est ici le plus employé (exemple de rêver-rêve), mais il peut être malaisé à manier ; l'application de certains moules formels, comme la désignation d'un objet par le nom de son inventeur (nicotine, poubelle) ou de son lieu d'origine (popeline), n'apparaît que lorsqu'on a fait l'histoire, non linguistique, de l'objet lui-même. Le mot gaz, lancé par Van Helmont, représente la prononciation, par ce Hollandais du xviie siècle, du mot grec chaos. Dans les situations culturelles de bilinguisme, il peut se produire des échanges spontanés entre les registres linguistiques en présence, qui rendent ambiguë la notion même d'origine : sévérité fut-il un dérivé de sévère (ces deux mots apparaissent à la même époque, xvie siècle) ou emprunté de severitas ? Sans doute l'un et l'autre simultanément.

2. Le mot est-il autochtone ou fut-il importé ? C'est la question des « emprunts », entre lesquels il faut distinguer les emprunts étrangers (ainsi, bien des mots anglais dans le français des sports) et les emprunts faits par la langue commune ou littéraire aux dialectes, patois ou argots (ainsi luge ou chalet, venus de patois alpestres). Ces deux espèces de faits se relèvent à toutes époques : tapis (xiie siècle) est du grec byzantin importé par les croisés ; roturier, un mot dialectal employé dès le xie siècle dans le droit coutumier du Poitou, et qui pénétra, de proche en proche, dans l'usage des provinces de l'Ouest, du Bassin parisien, puis de l'Est, pour triompher, au xviiie siècle, dans le français commun d'où il chassa ses synonymes. L'histoire de la chose désignée par le mot est le plus souvent, ici encore, indispensable, non moins que la détermination des cheminements suivis (contacts, géographiques ou culturels). On a pu ainsi observer des séries en spirale : le français budget fut emprunté à l'anglais au xviiie siècle, mais l'anglais le tenait de l'ancien français (bougette, disparu depuis lors, dérivé de bouge : sac) ; abricot emprunté vers 1550 à l'espagnol, l'avait été par celui-ci à l'arabe (al-barqoûq), qui l'avait reçu du grec syrien, qui le tenait du latin (praecoquum).

3. Le mot, au début de son histoire, appartint-il à la langue commune ou à une langue spéciale (technique, professionnelle, etc.) ? C'est la question capitale du « milieu créateur » : voler (dérober), d'emploi commun depuis le xvie siècle, s'explique par le fait que ce mot fut au Moyen Âge un terme de chasse (d'un rapace qui « vole » sur sa proie et la saisit) ; vol (action de dérober), tiré du verbe au xviie siècle, est donc un autre mot que vol (action de se déplacer en l'air), attesté dès le xiie siècle. Le mouvement inverse ne se produit pas moins souvent (par exemple traire, mot d'usage jadis général, qui recula au xvie siècle devant tirer, dérivé de tire, mot du langage des tisserands picards, et d'origine flamande) ; épave fut un terme juridique désignant les bestiaux égarés (beste espave, du latin expavida). Un brassage constant se dessine ainsi dans la masse du vocabulaire, amenant au centre des mots de la périphérie et vice versa : l'étude de ces phénomènes a, depuis 1950, pris une importance grandissante dans les recherches lexicologiques. La notion de milieu créateur doit du reste être étendue de façon à embrasser le registre stylistique : mots savants et mots populaires ; mots à contenu plutôt intellectuel et mots à charge affective ; mots stables et mots « à la mode », etc. La liste de ces catégories reste ouverte ; elle se ramène à une opposition entre des éléments davantage arbitraires et des éléments davantage motivés du vocabulaire. Or il est assuré que chacun de ces groupements est, synchroniquement non moins que diachroniquement, régi par certaines tendances générales propres. Celles-ci ont été mises particulièrement en relief par les recherches opérées sur le langage populaire, les argots et les patois : registre d'expression où le calembour, l'attraction paronymique, la métaphore, la création expressive (à partir de radicaux onomatopéiques) jouent un rôle considérable dans la formation des mots.

L' identité formelle du mot étudié résulte principalement, au cours de son histoire, des « lois phonétiques ». Celles-ci permettent de contrôler la continuité existant entre les formes différentes observées à divers niveaux chronologiques : ainsi lutte, ancien français luite, latin lucta ; ou peau, anciennement pel, latin pellis, etc. ; ainsi, encore, le français échine : le mot existe en italien (chiena), en espagnol et en provençal (esquina), ce qui suppose un étymon en ski- ; or, le latin sci- donne en français soit eis-, soit est- ; le ch- doit donc provenir de la palatisation d'un son non latin : on est amené à supposer un étymon francique *skina, ce qui est confirmé par diverses formes de même origine observées en anglo-saxon, en ancien haut-allemand et en néerlandais.

C'est à une telle méthode d'explication que l'étymologie moderne doit ses plus valables découvertes d'ordre général, ainsi tout ce qui concerne la filiation des langues... encore que bien des certitudes, dans ce domaine, soient aujourd'hui remises en question. Elle reste l'instrument principal de la recherche étymologique. Son champ d'application est néanmoins aujourd'hui limité (spécialement dans un secteur aussi bien inventorié que celui des langues romanes) : en effet, un nombre toujours plus grand de mots et d'ensembles lexicaux sont placés à nos yeux dans une meilleure lumière et plus rationnellement expliqués par des interprétations non phonétiques : le mot français patois d'erbsinte représente herbasancta par attraction paronymique, mais prolonge absinthium ; le mot méridional de joc (coq) n'est éclairé que par la géographie, son aire confinant à la fois à celle de coq (latin coccus) et à celle de jal (latin gallus) : l'origine en est donc une contamination ; l'expression aimer mieux (préférer), prononcée – et parfois écrite – en ancien français esmer mieux, provient donc d'aestimare et non d'amare. De Gilliéron à J. Orr, de nombreux romanistes se sont voués au dépistage d'étymologies de ce genre, mais beaucoup reste à faire dans ce domaine. Du moins personne ne doute-t-il que l'application pure et simple des lois phonétiques a induit en erreur plus d'un étymologiste.

L'identité sémantique du mot au cours de son histoire est parfois malaisée à contrôler. Il arrive qu'il faille recourir à l'histoire de la chose, celle-ci constituant le seul facteur stable de l'évolution quand les motivations primitives du mot se sont effacées : ainsi fusil, ancien français fuisil, désigna une pièce de métal servant à frapper la pierre à feu, ce qui nous renvoie à un dérivé latin de focus. D'une manière générale, le mot doit être observé dans son « contexte », soit syntaxique (locutions, etc.), soit sémantique (« champ »). Ainsi, fleur, dans à fleur de, signifiant apparemment « surface », n'a aucun lien sémantique avec fleur, fleuriste ; or, la locution, attestée depuis le xive siècle, appartint au langage de la chasse ; le sens primitif se rapporte à la piste du gibier (ce qui renvoie au latin flator). Souvent la délimitation du champ sémantique, l'examen de ses divers éléments et de leur répartition au cours du temps permettent de percevoir le sens primitif d'un mot et de retrouver par là son étymon : ainsi des relations de rime avec des mots comme vers, prose, nombre, etc., aux xiie et xiiie siècles, assurent que le sens en était identique à celui du latin de basse époque rythmus, lequel doit être considéré (en dépit de quelque difficulté phonétique) comme son étymon. Le fait fondamental sur lequel reposent de telles analyses est la non-homogénéité du « sens ». Ce dernier constitue un nœud complexe de représentations, de volitions ou de sentiments, grossièrement et de façon souvent instable organisé en zones : un noyau sémantique central (parfois double ou triple) est entouré de couches plus ou moins denses de « valeurs » qui se réalisent différemment selon les circonstances, les contextes, etc. Entre ces deux facteurs du sens (généralement appelés, respectivement, dénotation et connotation), l'équilibre peut à tout instant être remis en question, telle connotation devenant dénotation ou l'inverse : ainsi, travail dénote aujourd'hui une idée proche d'« ouvrage », de « labeur » et peut, dans certains cas, comporter une connotation de peine, de douleur ; au xiie siècle, la situation était inverse, le noyau sémantique du mot se référant à quelque grande souffrance physique : l'étymon est le bas latin tripalium, désignant un instrument de torture.

L'examen des identités formelles et sémantiques dans la recherche étymologique opère, aujourd'hui, sur des ensembles plutôt que sur les éléments isolés. Par-delà même la notion imprécise de champ, commence à se dessiner depuis quelques décennies une image du lexique (et des relations étymologiques) un peu plus systématique. Le vocabulaire est constitué par un nombre indéterminé de séries lexicales soit ouvertes (ce sont les plus nombreuses), soit fermées (constituées, par exemple, par une certaine marque grammaticale). Tout mot, à tout moment de son histoire (donc, en particulier, à sa naissance), est situé au croisement de plusieurs de ces séries. Certaines de celles-ci ont été repérées, il y a des siècles déjà, par les grammairiens – ainsi celles que rassemble tel suffixe, tel élément de composition : mots français en -eur, en -logie, en par(a)- ; d'autres ont été révélées par la géographie linguistique ou par la sémantique. Mais l'inventaire est loin d'être clos ; P.  Guiraud s'est ainsi attaché à en déceler et à en décrire, de façon plus ou moins exhaustive, un certain nombre qu'il désigne du nom, du reste contestable, de « structures » : celles-ci apparaissent comme de grands moules, de nature purement linguistique, existant au sein du système d'expression comme tel et déterminant, dans une large mesure, la genèse et les arrangements des formes individuelles. Séries de « composés tautologiques » formés par agglutination de deux synonymes (virevolter, de virer et de volter) ; de « compositions advocatives » formées par un verbe et un sujet au vocatif (saute-mouton) ; séries de dénominations d'animaux par les taches du plumage ou de la fourrure (blaireau, du gaulois blaros : blanc) ; de dénominations zoomorphiques des qualités humaines (âne, aigle), certaines d'entre elles engendrant des séries synonymiques (toute désignation du chat tend à dénommer métaphoriquement l'homme grossier ou le souteneur, etc.) ; séries de désignations de plantes par un nom d'animal ou de partie d'animal (pied-d'alouette), séries dites communément « expressives » et comportant de multiples effets d'alternances vocaliques ou consonantiques (tiquer, taquet, toc, troquer, trique, etc.) ; séries résultant de la dérivation « pseudo-suffixale » (verbes formés à partir de noms dont la syllabe finale est telle qu'elle semble constituer, avec er, un suffixe caractéristique : moutonner, de mouton, etc.) ; métonymies onomastiques expliquant, par des tendances sémantiques ou formelles assez nettes, la création de noms communs à partir des noms propres ; séries morphosémantiques embrassant des termes liés alternativement ou simultanément par le sens et la forme – ainsi maroufle (colle) est en relation avec le latin capsus, de même sens, par les intermédiaires marouf[le] (matou, chat) et chas (colle) provenant de capsus.

Chacune de ces séries groupe, dans la langue actuelle, un nombre assez élevé de termes (parfois plusieurs centaines) et correspond à une situation sémantique précise. Reste à savoir si elles sont ouvertes en permanence ou si, comme il le semble, leur créativité est limitée dans le temps et selon les milieux humains. Quoique la démonstration n'ait porté jusqu'ici que sur le français, il semble que toute langue possède un certain nombre de « matrices étymologiques », plus ou moins analogues aux « formes du contenu » des glossématiciens. Compte tenu de l'ensemble des données externes (historiques, phonétiques, etc.), l'existence de ces matrices pourrait constituer une sorte d'évidence linguistique interne. C'est sans doute l'investigation de ce genre de faits qui permettra à la recherche étymologique de répondre, au moins partiellement, aux innombrables questions encore ouvertes : le répertoire du Französisches etymologisches Wörterbuch comporte, pour la seule langue française et ses dialectes (cas privilégié), quarante mille mots d'origine inconnue, soit de 10 à 20 p. 100 du vocabulaire inventorié par ce dictionnaire.

Paul ZUMTHOR

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GUIRAUD PIERRE (1912-1983)

Écrit par :  Jacques CELLARD

…  essentielle, les Structures étymologiques du lexique français (1967). Jusqu'alors, *la recherche étymologique portait, comme il est normal, sur l'histoire de mots, plutôt que sur une histoire des mots ; elle procédait en quelque sorte au coup par coup. Pierre Guiraud, à partir des immenses dépouillements réalisés par W. von Wartburg… Lire la suite
ISIDORE DE SÉVILLE (560 env.-636)

Écrit par :  Jacques FONTAINE

Dans le chapitre "Originalité de la culture isidorienne"  : …  en le distinguant et le rapprochant des autres. La glose s'exerce à le définir en lui-même. L'*étymologie ambitionne enfin de saisir l'essence même des choses à travers l'origine des mots, en vertu d'une conviction doublement fortifiée par la philosophie stoïcienne et les traditions exégétiques judéo-chrétiennes. Isidore la définit comme « l'… Lire la suite
MÉNAGE GILLES (1613-1692)

Écrit par :  Bernard CROQUETTE

… *L'un de ces abbés qui occupent tant de place dans l'histoire de la littérature française au xviie siècle. Un abbé, mais non un prêtre : il n'ira pas au-delà du sous-diaconat qu'il reçoit en 1648 ; ses confortables revenus ecclésiastiques lui permettent dès lors de donner tout son temps aux études et aussi, plus tard, à la vie de… Lire la suite

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Bibliographie

É. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, chap. xxiv : Problèmes sémantiques de la reconstruction, Gallimard, Paris, 1966

E. Coseriu, « Pour une sémantique diachronique structurale », in Travaux de linguistique et de littérature, t. II, 1964

« Étymologie », in Cah. Ass. int. Ét. franç., t. XI, 1959

A. Fasso, « L'Etimologia come filologia e come storia », in Rev. ital. dialettologia, no 3-4, 1980

P. Guiraud, L'Étymologie, coll. Que sais-je ?, Paris, 1964

Structures étymologiques du lexique français, P.U.F., Paris, 1967, rééd. Payot, 1986

Dictionnaire des étymologies obscures, Payot, Paris, 1982

Y. Malkiel, « The Hypothetical Base in romance etymology », in Word, t. VI, New York, 1950

« The Place of etymology in linguistic research », in Bulletin of Hispanic Studies, no 31, 1954

« Etymology and the structure of word families », in Word, t. X, New York, 1954

« Etymology and general linguistics », in Word, t. XVIII, New York, 1962

H. Meier, « Zur Geschichte der romanischen Etymologie », in Archiv für das Studium der neueren Sprachen, no 201, 1964

J. Orr, Essais d'étymologie et de linguistique française, Klincksieck, Paris, 1963

L. Sainéan, Les Sources indigènes de l'étymologie française, 3 vol., Paris, 1925-1931

A. R. Turgot, Étymologie, M. Piron, De Tempel, Bruges, 1961

J. Vendryès, « Pour une étymologie statique », in Bull. Soc. de linguistique de Paris, no 49, 1953

W. von Wartburg, « Grundfragen der étymologischen Forschung », in Neue Jahrbücher, t. VII, 1931

P. Zumthor, Langue, texte, énigme, Seuil, Paris, 1975, chap. vii.

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