Si la tradition a consacré l'expression « fou littéraire », c'est parce que celle-ci ressemble fort à une alliance de mots. Comment, en effet, peut-on nommer en même temps l'usage le plus complexe et le plus personnel du langage, et une affection dont le symptôme déterminant est un dérèglement de la fonction langagière qui peut aller soit vers le délire et la « salade de mots », soit vers l'accumulation de formules pauvres et stéréotypées ? Mais cette question n'est pas innocente, elle est porteuse du double mythe suivant lequel l'écrivain est parfaitement maître de sa parole et le fou un sot ou un débile. L'expression offre l'avantage de dénoncer les limites de ce mythe en indiquant l'existence de textes frontières, produits par des esprits considérés comme fous, et qui ont néanmoins valeur littéraire. Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne suscite pas elle-même son propre mythe, image inverse du précédent, selon lequel le génie et la folie ont une frontière commune, l'écrivain étant trop habile à manier les mots pour les maîtriser totalement, et le fou toujours un peu inspiré. Nos sociétés connaissent bien ce mythe-là sous ses versions romantique et/ou psychanalytique. Cependant, si l'expression perdure, c'est aussi parce qu'elle contient un fond de vérité : elle nous dit que la folie est bien d'abord désordre de langage, et que le fou et le littérateur, chacun à sa façon, cherchent à résoudre la contradiction qui affecte tout utilisateur de la langue : « c'est moi qui parle la langue », et « c'est la langue qui parle à travers moi ». Le premier pôle caractérise le fonctionnement quotidien du langage ; le second est celui que dans leur écriture les fous littéraires, qu'ils en aient conscience ou non, privilégient.
1. Définitions
Entendue au sens strict, l'expression désigne les auteurs qui firent l'objet des recherches de Raymond Queneau dans les années trente, et dont il incorpora les résultats à son roman, Les Enfants du limon (1938), dans lequel le héros s'intéresse à son tour de près aux fous littéraires.
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