L'unité que le sens commun serait enclin à considérer comme fondamentale au niveau de la parole est pour la linguistique la source d'un certain nombre de critiques fécondes : le mot ne correspond, en effet, que très imparfaitement aux éléments mis en jeu dans le discours ; ce sont plutôt nos habitudes graphiques que des raisons vraiment de structure qui sont responsables de l'importance donnée au mot, par ailleurs unité lexicale commode à faire entrer dans un dictionnaire. Mais, même sur ce plan, il n'est pas exclu qu'on rencontre des difficultés à classer comme entités distinctes des homonymes (« air » dans « avoir l'air » est-il le même mot que dans « prendre l'air » ?) ou à regrouper sous une même rubrique des sens suffisamment éloignés pour justifier des clivages profonds (la « mousse végétale » et la « mousse du champagne »).
Ce n'est, d'ailleurs, pas seulement sur le plan du lexique que des précautions méthodologiques sont nécessaires : la morphologie aussi nous indique que les blancs graphiques n'épousent que très rarement les contours d'un signe unique ; et encore la segmentation dépend-elle pour une large part des critères qu'on adopte en synchronie, si bien qu'on aura intérêt la plupart du temps à considérer la séquence comme un syntagme d'éléments amalgamés. Ainsi, civium représente à la fois un lexème (« citoyen »), plus un génitif, plus un pluriel, soit trois signes en un seul mot et en deux morphes. Il en va de même pour « anticonstitutionnellement », à cette différence près toutefois que l'usager ressent avec plus ou moins de prégnance les diverses composantes de cette séquence : le préfixe anti- et le suffixe adverbial ont sans doute l'effet le plus important, de même que la base adjectivale sur laquelle est formé l'adverbe ; celle-ci renvoie à une base nominale, « constitution », qui est encore sensible, mais à l'intérieur de laquelle on ne décode pas vraiment de radical, même si on y perçoit une dérivation à partir de constitu-, sans qu'on puisse y trouver de trace du latin st-, pourtant également présent derrière « instituer », « stable » ou même « constater ». Il s'agit certes là d'un cas limite et toutes les séquences de la langue ne sont pas aussi riches et n'occultent pas toutes non plus à ce point leur structure. Néanmoins, la fréquence d'un phénomène tel que l'accord ou la conjugaison verbale implique que l'on considère comme inutile le recours au radical nu, qu'il faudrait alors, en tant que mot, classer dans une catégorie disparate comprenant aussi bien des noms propres et des prépositions.
Robert SCTRICK
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