L'histoire littéraire tend à confondre l'art pour l'art et le cénacle poétique constitué autour de la revue Le Parnasse contemporain (1866) et consacré près de trente ans plus tard, en 1893, par la parution des Trophées de José Maria Heredia. Pourtant, l'idée que l'œuvre d'art n'a d'autre fin qu'elle-même est une préoccupation centrale des théories esthétiques du xixe siècle, qui dépasse largement le cercle des parnassiens. On trouve déjà une occurrence de l'expression « art pour l'art » en 1804, sous la plume de Benjamin Constant, au sujet d'une conversation avec un disciple de Schelling. De même, la Préface de Théophile Gautier à Mademoiselle de Maupin (1835) est considérée comme le texte liminaire de l'art pour l'art, alors qu'il paraît en plein cœur du mouvement romantique. Il semble donc que les principes d'un art pour l'art ne puissent être limités aux seuls auteurs du Parnasse contemporain, mais qu'ils correspondent davantage à la recherche d'une perfection formelle propre à un grand nombre de poètes du xixe siècle.
La théorie exposée par Gautier en 1835 repose en premier lieu sur la recherche de la beauté, en dehors de toute visée utile (éthique, morale, etc.) de l'œuvre d'art. Rappelant les préceptes de l'art poétique de Boileau, Gautier rêve de figer une forme idéale pour rivaliser de précision avec le sculpteur et le peintre : « Oui, l'œuvre sort plus belle / D'une forme au travail / Rebelle » (« L'Art », Émaux et camées, 1857). Chaque poème devient une pierre précieuse que le poète façonne avec le soin d'un orfèvre, refusant les facilités rythmiques qu'offre l'alexandrin romantique, considéré comme « un soulier trop grand » (« L'Art »). Pour obtenir ce poème parfait et soigneusement ciselé, le poète va emprunter des formes contraignantes héritées du Moyen Âge et de la Renaissance : le rondeau, le madrigal et, surtout, le sonnet. Ce goût pour la forme travaillée du vers, pour la virtuosité du rythme et de la rime est résumé par ces vers de Théodore de Banville, tirés des Stalactites […]
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