ALFIERI VITTORIO (1749-1803)

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La signification de l'œuvre

Les éléments héroïques du théâtre d'Alfieri, le goût de la lutte et de la mort qui caractérise ses personnages, l'exaltation de la liberté individuelle contre les forces meurtrières de la tyrannie ont assuré aux tragédies d'Alfieri un large retentissement à l'époque romantique. Dans sa patrie même, Alfieri est alors apparu comme le pionnier de l'Italie nouvelle, qui a su réveiller les Italiens de leur sommeil séculaire pour les préparer au Risorgimento et à l'indépendance. Alfieri lui-même semble d'ailleurs solliciter cette interprétation, offrant au lecteur de ses sonnets autobiographiques (les Rime, 1789) l'image d'un héros passionné, partagé entre la fureur patriotique et la mélancolie d'un homme trop supérieur à son temps pour y donner vraiment toute sa mesure. La « plume » apparaît ainsi comme le seul moyen de s'affirmer individuellement, en même temps qu'elle permet de préparer les Italiens à une éventuelle Renaissance. Telle est la thèse développée par Alfieri dans son traité Du prince et des lettres (1789), où il exalte la mission héroïque de l'écrivain face à la corruption et à l'incapacité des gouvernants.

Il est fatal qu'une telle vision du théâtre d'Alfieri ait valu à son auteur une éclipse à la fin du xixe siècle : on retient alors de lui l'image d'un dramaturge néo-classique, sorte de « Canova de la tragédie », prisonnier d'un héroïsme facile emprunté à Plutarque, à Machiavel, à Tite-Live ; il n'aurait donc pas de prise réelle sur les problèmes de son temps. L'évolution même de l'écrivain semblerait confirmer cette interprétation : après 1786, Alfieri renonce à la tragédie pour la satire et la comédie satirique sur le modèle d'Aristophane. Hostile à la Révolution française qu'il avait d'abord saluée par une Ode à Paris débastillé, Alfieri stigmatise les « affranchis » parisiens et justifie sa haine croissante pour la France dans le recueil politique du Misogallo (1798). De plus en plus, Alfieri cherche refuge dans le monde antique : il étudie le grec, traduit les poètes latins et se proclame avant sa mort « chevalier d'Homère ».

Cet Alfieri néo-classique, champion d'un théâtre rhétorique et anachronique, est pourtant d'une facture tout aussi discutable que l'image romantique du « poète-prophète ». Avec les études de Benedetto Croce, Attilio Momigliano, Luigi Russo, Mario Fubini et Walter Binni, un regain d'intérêt pour Alfieri se dessine. Ces critiques et leurs successeurs ont rendu justice à l'écriture en l'insérant dans le courant de la sensibilité préromantique. La tragédie d'Alfieri apparaît ainsi comme le lieu d'une tension entre une structure classique et un nouveau courant de sensibilité qui tend à en dépasser les limites. Plus qu'aucun écrivain italien de son temps, Alfieri a vécu la crise de l'idéologie des « Lumières » : son œuvre est un effort désespéré pour canaliser dans un cours rationnel des forces nouvelles. Ainsi s'explique l'aspect barbare de son théâtre, qui exaspère parfois jusqu'à la démence la férocité des passions. Poussant à l'extrême l'idée aristotélicienne de la catharsis, Alfieri espère, par le théâtre, « purger » les passions qu'il sent bouillonner en lui et qu'il devine chez le spectateur, afin de rétablir l'équilibre rationnel de la personnalité. Mais cette délivrance est illusoire : les valeurs de la Raison viennent sombrer dans la sensibilité romantique.

À la lumière de ces analyses, le tyran et le héros ne sont plus que les deux figures antithétiques, mais complémentaires de cette passion exaspérée : l'écrivain tente, par le théâtre, d'utiliser aux nobles fins de l'héroïsme les énergies que recèle tout homme et qui sont susceptibles, autrement, de livrer l'individu à l'empire du Mal (la « tyrannie »). La force qui pousse Myrrha à l'inceste et à la mort, la « folie » de Saül, la passion maternelle de Mérope, le goût de l'héroïsme inutile sur fond de mort qui caractérise Antigone ou Agis, la « fureur » d'Oreste ne sont que des variantes de cette effervescence passionnelle, de cette « jeunesse du moi » dont parle Luigi Russo. Héros et tyran incarnent les deux pôles symétriques de cette force dont sortira la littérature nouvelle. La vision romantique et la vision néo-classique du théâtre d'Alfieri cèdent ai [...]

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Écrit par :

  • : professeur de langue et littérature italiennes à l'université de Paris-VIII

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  • Barthélémy JOBERT
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Pour citer l’article

Jacques JOLY, « ALFIERI VITTORIO - (1749-1803) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/vittorio-alfieri/