THÉÂTRES DU MONDELe théâtre japonais

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Le kabuki

Les origines

C'est en 1603, l'année même où, nommé shōgun, Ieyasu fondait la dynastie des Tokugawa, qu'il est pour la première fois fait mention dans une ancienne chronique d'un kabuki odori : par une coïncidence curieuse, le kabuki naissait ainsi avec l'époque d'Edo, dont il allait devenir la forme théâtrale privilégiée.

Au commencement fut donc la danse, non pas d'ailleurs l'art raffiné des acteurs de nō, glissant lentement sur le plancher de la scène (mai), mais une évolution beaucoup plus véhémente (odori), probablement héritière des danses de groupe qui se développèrent dans les milieux populaires à la fin du Moyen Âge.

C'est ainsi qu'une certaine Okuni, qui se proclamait attachée à l'important sanctuaire d'Izumo, fit soudain sensation à Kyōto en y venant exécuter en l'an 1603 la danse dite « de l'invocation au Bouddha » (nembutsu odori). Un tel spectacle, remontant au xe siècle, était cependant fort éloigné de constituer une nouveauté : ce qui dut frapper si vivement les esprits fut que la danseuse portait un pantalon à la portugaise et arborait sur la poitrine rosaire et croix chrétienne, fort à la mode à l'époque malgré les premières persécutions ; encore plus impressionnant fut, sans doute, dans la seconde partie de son spectacle, le retour d'Okuni travestie en homme du bel air, les deux sabres au côté : elle interprétait des chants et des danses qui furent dits kabuki, d'un terme désignant dans la langue populaire de l'époque un comportement exubérant et quelque peu marginal. C'est seulement après coup que, par un jeu de mots graphique, on forgea un substantif tout à la fois plus respectable et singulièrement approprié : « art de chant et de danse ».

La popularité d'Okuni, qui fut considérable, lui valut bientôt des imitatrices au sein même des quartiers réservés : intéressées en effet à se présenter sous le meilleur jour au client éventuel, les courtisanes trouvèrent leur compte dans le kabuki naissant, dont le style proche de la revue avait connu une ébauche de dramatisation, et dont la thématique privilégiée concernait fort à propos les us et coutumes en vigueur dans les quartiers de plaisir, de création alors récente. Certaines d'entre elles constituèrent donc des troupes spécialisées, et s'en allèrent avec succès donner des représentations un peu partout dans le pays ; puis, lorsque le gouvernement (1629) eut prononcé l'interdiction du spectacle féminin dans un souci d'épuration morale, elles furent purement et simplement remplacées par des éphèbes travestis qui, les ongles faits et les dents noircies comme le voulait alors l'usage féminin, donnèrent, semble-t-il, de la femme une illusion troublante, définissant même les critères de la beauté féminine jusque vers la fin du xviie siècle. Le gouvernement balança de nouveau une vingtaine d'années avant de réagir (1652), interdisant cette fois la scène aux adolescents et exigeant que les spectacles fussent désormais pourvus d'une action dramatique, cela afin de supprimer les arguments dansés qui avaient surtout servi à mettre en valeur le charme physique des comédiens. Destinées en principe à lutter contre la dépravation des milieux du spectacle, ces mesures eurent, en fait, la conséquence inattendue de fonder la technique de l'acteur et, plus généralement, de transformer en un art dramatique véritable ce qui n'avait constitué jusque-là qu'une revue d'assez mauvais aloi.

Scène de kabuki

Photographie : Scène de kabuki

Une scène d'un drame kabuki, une des trois formes classiques du théâtre japonais, illustrée par Yoshikazu. Estampe en couleurs, vers 1870. School of Oriental and African Studies Library, université de Londres. 

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La formation

Avec l'interdiction faite en principe aux jeunes comédiens de paraître sur scène, la carrière des acteurs subit en effet une mutation profonde : réduite auparavant aux trois ou quatre années qui précédaient l'âge adulte, elle devint pratiquement illimitée. Une fois la séduction sensuelle de la jeunesse disparue, le comédien pouvait désormais compter sur son talent et sur son expérience théâtrale pour remplir les emplois nouveaux qui allaient naître avec la complication de l'intrigue : rôles de femme, onnagata, parfois confiés à des acteurs d'âge mûr qui furent conduits à donner de la féminité une vision de plus en plus stylisée, ainsi que toute la gamme des emplois masculins, adolescents, héros « positifs », traîtres, vieillards... C'est l'époque (dernier quart du xviie siècle) où Ichikawa Danjūrō, fondateur d'une illustre lignée de comédiens, fait triompher dans la nouvelle capitale militaire d'Edo (le futur Tōkyō), nouvelle capitale militaire, sa « manière forte » (aragoto), qui vise à expri [...]

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Scène de kabuki

Scène de kabuki
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Masque de gigaku

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  • : professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales
  • : agrégé de l'Université, docteur en études orientales, professeur à l'Institut franco-japonais de Tōkyō

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Pour citer l’article

René SIEFFERT, Michel WASSERMAN, « THÉÂTRES DU MONDE - Le théâtre japonais », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/theatres-du-monde-le-theatre-japonais/