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THÉÂTRES DU MONDE Le théâtre japonais

Le jōruri et le théâtre de poupées d'Ōsaka

Un art populaire

À partir du milieu du xiiie siècle, les « moines au biwa » avaient chanté dans les villes et les villages, aux carrefours comme dans les châteaux, d'abord la Geste des Heike, puis les autres grandes rhapsodies épiques, du Gempei seisuiki au Taiheiki, en passant par la Chronique de Yoshitsune et la Geste des Soga. Pour répondre au goût d'un public qui ne se lassait pas d'entendre les aventures de ses héros favoris, ils en étaient venus, vers la fin du xve siècle, à composer de longs récits pseudo-épiques de plus en plus fantaisistes, de plus en plus fantastiques et de plus en plus merveilleux. L'un de ces cycles connut vers 1560 une faveur au moins égale à celle du Heike monogatari : c'est l'histoire de la demoiselle Jōruri, qui conte les amours de ce personnage entièrement imaginaire avec l'illustre Yoshitsune à peine sorti de l'enfance. Tel fut le succès de l'Histoire de Jōruri en douze épisodes (Jōruri jūni-dan sōshi), que bientôt Jōruri devint un nom commun désignant toute récitation de ce type.

Vers la même époque, les conteurs avaient troqué l'antique biwa contre le shamisen, guitare à trois cordes récemment importée des îles Ryūkyū, ce qui les amena à nuancer leur chant en fonction de cette musique plus riche en ressources mélodiques.

Cette manière nouvelle fut perfectionnée au cours du siècle qui suivit par des dizaines de chanteurs estimables qui, la plupart du temps, composaient eux-mêmes leurs textes ; ce qui nous en est parvenu témoigne de la richesse de leur imagination, mais aussi de l'indigence de leur talent littéraire, sinon prosodique.

Une étape décisive fut franchie, qui menait à la formation d'un théâtre populaire, au moment où le nō, figé, hiératisé, enfermé dans son langage archaïque, se transformait en un spectacle pour initiés et se réfugiait dans les châteaux : c'était l'association des chanteurs de jōruri avec des montreurs de marionnettes qui illustraient leurs récits, créant ainsi le ningyō-jōruri (« ōruri aux poupées »).

Art mineur, il le fût resté s'il ne s'était produit une rencontre quasi miraculeuse, déterminante autant que celle de Yoshimitsu et de Kan.ami aux débuts du nō : la découverte par le chanteur Takemoto Gidayū (1651-1714) d'un jeune auteur de jōruri qui devait se révéler génial autant sinon plus que Zeami, Chikamatsu Monzaemon (1653-1724). Gidayū, musicien et chanteur de grand talent, avait enrichi l'art de la déclamation au point que le terme de gidayūbushi, « chant [à la manière] de Gidayū », devint bientôt le synonyme de jōruri. En 1684, il ouvrait une salle de spectacle à Ōsaka, le Takemoto-za ; il s'était essayé lui-même à la composition, mais avec un piètre succès ; aussi s'avisa-t-il en 1686 de faire appel à Chikamatsu, auteur déjà réputé de quelques dizaines de ōruri à l'ancienne manière et d'un certain nombre de pièces pour le kabuki. Ainsi commença une collaboration de près de quarante années, avec Gidayū d'abord, puis avec son fils adoptif et successeur Masadayū, qui ne se termina qu'avec la mort du dramaturge.

Sous l'influence de Gidayū, qui savait mettre en valeur les plus subtiles nuances d'un texte, Chikamatsu en vint à composer des pièces de plus en plus complexes, pour aboutir assez tôt à de véritables drames, au sens que nous donnons à ce terme, singulièrement proches – sinon dans leur économie générale, du moins dans la manière de concevoir le développement des situations dramatiques, dans les moyens destinés à soutenir l'intérêt du spectateur, et jusque dans la démesure de certains personnages – des pièces historiques de Shakespeare ou des tragédies de Corneille. Si l'on songe qu'il lui avait fallu inventer les notions mêmes d'action et de dialogue dramatiques,[...]

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Écrit par

  • : professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales
  • : agrégé de l'Université, docteur en études orientales, professeur à l'Institut franco-japonais de Tōkyō

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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Scène de kabuki

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