AFRIQUE NOIRE (Culture et société)Littératures

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Les littératures traditionnelles africaines revêtent différentes formes, du récit appartenant au patrimoine identitaire d'un groupe ou d'une ethnie à la production d'œuvres entièrement nouvelles, inscrites dans les préoccupations les plus actuelles de cette ethnie ou de ce groupe. De la même façon, ces littératures empruntent des voies diverses, de la littérature orale, toujours bien implantée en raison du spectacle auquel elle recourt, à des textes transcrits dans une langue tardivement transcodée. S'il semble urgent que les anthropologues et les linguistes recueillent ces traditions populaires menacées par la modernité, paradoxalement le collationnement de ces traditions n'a jamais été autant partagé de par le monde, notamment grâce aux nouvelles technologies qui, en les enregistrant et en les diffusant à moindre coût, permettent de saisir la diversité africaine dans ses dimensions les plus profondes et les plus authentiques.

Les littératures d'expression européenne sont issues de la colonisation. Qu'elles soient d'expression anglaise, française ou lusophone, elles sont toutes tributaires du riche fardeau de l'acculturation plus ou moins consentie, plus ou moins adoptée, entre les franges méridionales du Sahara et l'Afrique du Sud

Les littératures traditionnelles

Définition du champ

L'objet même de « littératures traditionnelles », appliqué à l'Afrique subsaharienne, appelle quelques précisions. Dans le champ de la production littéraire de cette partie du continent, qu'est-ce qui définit les littératures dites « traditionnelles » ? Un tel concept semble impliquer une opposition avec une littérature « non traditionnelle » qui serait alors « importée » (mais l'histoire ne montre-t-elle pas que le patrimoine culturel de toutes les civilisations est fait d'emprunts et d'échanges incessants ?) ou « moderne » (la notion de modernité s'opposant souvent à celle de tradition). La tentation est grande alors de définir les littératures « traditionnelles » à l'aide d'une série d'oppositions commodes : rural/urbain, moderne/coutumier, langues européennes/langues africaines et, naturellement, oral/écrit. Il convient de se méfier de ces clichés. Non qu'ils ne recèlent une part de vrai, comme tout stéréotype, mais ces dichotomies s'avèrent dangereusement réductrices.

Elles ne sauraient en effet résoudre la question de la définition de l'objet de manière satisfaisante. Le zouglou, genre né à Abidjan à l'aube du xxie siècle, et énoncé en français populaire ivoirien appartient-il ou non à la littérature traditionnelle ? Les œuvres écrites directement en peul par Amadou Hampaté Bâ (1901-1991) à partir de la connaissance qu'il a de son patrimoine sont-elles des œuvres littéraires traditionnelles ? Les recueils de contes inspirés de répertoires ethniques et écrits directement dans une langue européenne par des auteurs africains relèvent-ils encore de la littérature traditionnelle ? La difficulté à répondre de façon tranchée à cette série de questions montre que le champ des littératures traditionnelles ne saurait être délimité par des contours indiscutables et qu'il s'agit plutôt d'un espace notionnel aux frontières floues.

Sous cette rubrique sera traité un ensemble de discours consacrés comme « œuvres », du fait de leur inscription dans un répertoire et dans un genre reconnus par une communauté comme relevant de son patrimoine culturel propre, ancien ou plus récent. La nature de cette communauté peut être variable : communauté ethnique aussi bien qu'urbaine, immigrée, voire nationale... Elle est à considérer comme un « habitus » au sens que Pierre Bourdieu donne à ce terme, un ensemble social défini par un certain nombre de traits culturels grâce auxquels chacun se reconnaît comme membre de l'ensemble. L'immensité et la diversité du champ des littératures traditionnelles d'Afrique noire (il existe sur le continent des milliers de langues qui ont toutes un patrimoine littéraire) exclut évidemment toute prétention à l'exhaustivité. Ne seront donc abordés ici que quelques illustrations représentatives de cas de figure significatifs.

Une civilisation de l'oralité

Les littératures traditionnelles d'Afrique s'inscrivent toutes dans une civilisation de l'oralité, ce qui n'implique ni ignorance ni exclusion de l'écriture. Cela veut dire que, même lorsqu'elle laisse des traces écrites, la littérature traditionnelle n'est pas faite pour être consommée à la lecture, mais pour être récitée sans support, en présence directe d'un auditoire, afin d'assurer la cohésion du groupe et la conscience communautaire. Ce mode de civilisation véhicule des valeurs qui ne sont pas sans incidences sur la façon de concevoir le verbe qui, sous ce régime de communication non médiatisée, est energeïa plutôt qu'ergon (simple outil). Cette toute-puissance de la parole est résumée on ne peut mieux par Komo-Dibi, le chantre malien du Komo (société d'initiation bambara) :

La parole est tout.

Elle coupe, écorche.

Elle modèle, module.

Elle perturbe, rend fou.

Elle guérit ou tue net.

Elle amplifie, abaisse selon sa charge.

Elle excite ou calme les âmes.

Cette civilisation de l'oralité appelle une représentation patrimoniale de la production littéraire, privilégiant un idéal de création mimétique (selon l'idéal classique) reposant plutôt sur l'imitation que sur l'innovation ou la transgression. Il s'agit d'un choix de civilisation, car le régime de l'oralité africaine n'a rien à voir avec une supposée ignorance des techniques graphiques, comme pouvait le laisser croire l'expression autrefois employée de « sociétés sans écriture ». L'écriture a été connue de l'Afrique noire, bien avant la colonisation, qui n'a fait que confronter les cultures africaines à l'imprimé. En Éthiopie, le guèze s'écrit depuis les premiers siècles de l'ère chrétienne. À l'époque médiévale, les grandes sociétés islamisées ont eu recours à la graphie arabe pour transcrire certains discours dans des langues locales (procédé qu'on appelle l'ajami) telles que le peul, le haoussa, le malinké, le khassonké, etc. Par ailleurs, plusieurs systèmes graphiques ont été inventés à différentes époques : oberi, okaime, vaï, nko..., sans oublier l'invention par le sultan Njoya de l'écriture bamoun.

Ce [...]

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Écrit par :

  • : professeur émérite de l'université de Savoie, chercheur au laboratoire Langages, langues et cultures d'Afrique noire (Llacan), U.M.R. 8135 du C.N.R.S.
  • : professeur à l'université de Paris-XIII
  • : professeur de portugais à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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Pour citer l’article

Jean DERIVE, Jean-Louis JOUBERT, Michel LABAN, « AFRIQUE NOIRE (Culture et société) - Littératures », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/afrique-noire-culture-et-societe-litteratures/