THÉÂTRE OCCIDENTALL'interprétation des classiques

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Les plaisirs de l'exigence

Durant tout ce temps on joue et l'on rejoue Molière. Peut-être par confort, ou par pédagogie, mais peu importe, il passe encore la rampe. Molière est donc sans cesse revisité depuis Vilar, Planchon et Vitez. Chaque saison apporte son lot de « lectures », sans qu'on puisse déterminer une unité, ou même des écoles. Il y a donc des manières, spécifiques aux metteurs en scène. Molière-commedia dell'arte (Dario Fo), Molière-farcesque (J. Savary, J. Deschamps, le Footsbarn), Molière-grave (J. Lassalle, J.-P. Vincent), Molière-philosophe (B. Jacques), Molière-musical (J.-M. Villégier-W. Christie), Molière-politique (R. Planchon, J.-P. Vincent, A. Mnouchkine, J.-M. Villégier...), etc.

Essayons de relever quelques tendances fortes. D'abord, que Molière figure l'image du théâtre contemporain, dans sa complexité et son morcellement, avec deux pôles : celui de la théâtralité « pure » et de la performance (le farcesque et la gestuelle) et celui de l'exigence du sens (la portée philosophique, l'historicité, l'impact politique). Déjà, bien des mises en scène montrent qu'il est possible et même nécessaire de lier ces deux pôles dans une même pratique. Et, si bien peu entendent encore jouer la farce gratuite et souvent racoleuse, comme à Chaillot, la majorité des metteurs en scène se rend tout à fait compte que Molière, comme Shakespeare, demande qu'on dépasse l'idée de pure théâtralité ou de divertissement pur, pour se mettre en quête d'une multiplicité de sens.

La question est, à partir de là, de savoir s'il est possible d'admettre toutes les interprétations et d'apprécier consécutivement, par exemple durant la saison 1998-1999, des leçons radicalement différentes : un Misanthrope bien proche d'Ibsen ou de Strindberg, monté par Jacques Lassalle, où Célimène est torturée par son amour impossible ; un Dom Juan résolument comique et grotesque, avec le Footsbarn Theatre, aux limites du style de la création collective et s'inspirant d'une mise en scène farcesque de Patrick Caubère, tout en veillant à relever l'aspect provocateur du libertinage érudit de Molière ; un Tartuffe mis en scène par Jean-Marie Villégier à Versailles, en costumes des années 1940, posant la question du rapport au pouvoir et de la résistance à l'hypocrisie, en général, sans oublier de souligner que cette question est aussi celle du xviie siècle et de toute époque soumise à un pouvoir absolu ; un autre Tartuffe monté par Jean-Pierre Vincent aux Amandiers, oscillant entre l'abstraction, l'historicisation et visant principalement à donner une leçon de politique contemporaine, puisqu'il s'agit, à travers le xviie siècle, d'illustrer un pur rapport de force intra-familial révélant une violence sociale, avant de dénoncer toute hypocrisie politique – passée ou présente –, quitte à prendre le parti du raisonneur vertueux ; enfin un Dom Juan philosophique et pleinement théâtral, produit par Brigitte Jaques à Genève, qui s'interroge clairement sur le scandale et la valeur du matérialisme, et sur les rapports qu'entretient l'art avec la matière. Il est donc clair que Molière contient du sens, toujours en prise avec des questions éminemment modernes : celle du matérialisme, du réalisme en politique, et du rôle que se donne le divertissement théâtral dans la cité. Prendre de la distance afin de donner au spectateur les moyens de l'interprétation, historiciser tout en actualisant, mais sans pesanteur, enfin jouer de toutes les contradictions, de toutes les ironies sans renoncer à la farce comme au drame, telles sont les gageures que se fixent les metteurs en scène actuels à propos de l'immense Poquelin.

Jean-Pierre Vincent

Photographie : Jean-Pierre Vincent

Placer le théâtre au cœur de la cité, cette exigence anime tout le travail de Jean-Pierre Vincent qui, loin de céder à un engagement facile, s'est efforcé de dégager les grandes implications politiques et esthétiques des œuvres qu'il mettait en scène. Ici, Jean-Pierre Vincent en... 

Crédits : Pascal Victor/ ArtComPress/ Leemage/ Bridgeman Images

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À l'immobilité apparente dénoncée par Jourdheuil, on pourra donc opposer la recherche personnelle de chaque metteur en scène. Trop personnelle dira-t-on, et qui semble éviter la question qui consisterait à se demander pourquoi l'on monte les classiques pour se poser celles de la réalisation pratique des mises en scène et de l'herméneutique qu'on y induit. Si parfois l'on peut penser que les programmations sont sans risques lorsqu'elles inscrivent souvent les mêmes spectacles, on peut aussi convenir du fait que les metteurs en scène, lorsqu'ils acceptent le principe de jouer le répertoire (ou lorsqu'ils le revendiquent ou le programment eux-mêmes), sont extrêmement exigeants en cherchant à tenir compte de tous les acquis, quitte à en affronter les contradictions. Peu d [...]

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Bérénice, de Racine

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Jean-Pierre Vincent

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  • : professeur d'histoire et d'esthétique du théâtre à l'université de Paris-X-Nanterre

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Pour citer l’article

Christian BIET, « THÉÂTRE OCCIDENTAL - L'interprétation des classiques », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 avril 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/theatre-occidental-l-interpretation-des-classiques/