MALLARMÉ STÉPHANE (1842-1898)

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« De vue et non de vision »

« Je chanterai le voyant qui, placé dans ce monde, l'a regardé, ce qu'on ne fait pas. »

C'est en ces termes que Mallarmé dessine le projet du Toast funèbre consacré à la mémoire de Théophile Gautier. On ne saurait assez méditer cette phrase. Et il le faut, car l'image s'est trop longtemps imposée d'un Mallarmé, et d'un mouvement symboliste, dont le rêve, constamment, échapperait à ce que nous appelons réalité. Claudel a joué sur l'image de la chambre close, du refuge où l'on fuit la vie, du lieu protégé par la fumée des pipes, comme l'était le petit salon de la rue de Rome. Et l'on ne cesse de citer après lui Les Fenêtres, un poème très ancien, « où l'on tourne l'épaule à la vie ». La citation est exacte, mais il faut considérer le contexte, l'atmosphère encore très baudelairienne qui domine cette parfaite allégorie : le poète est écœuré par l'ici-bas comme le moribond « las du triste hôpital ».

Le sens des Fenêtres est clairement affirmé. Il y a quelque abus à vouloir le retrouver dans toute l'œuvre. Déjà, dans certains des poèmes publiés en 1866, l'ailleurs vers lequel s'enfuir n'est plus désigné par des termes abstraits tels que « l'Idéal » ou « la mysticité ». Il devient paysage. La vacuité de l'azur se transforme en un croquis contrasté : « Une ligne d'azur mince et pâle serait / Un lac [...] / Non loin de trois grands cils d'émeraude, roseaux. » Ces roseaux, nous les retrouvons dans le poème ensoleillé du Faune ; où, coupés, ils deviennent flûtes. « Instrument des fuites, ô maligne / Syrinx », la flûte n'est pas une invitation à quitter le monde, mais à le transmuer en « Une sonore, vaine et monotone ligne ». Et ce que dit le poème, ce n'est pas cette ligne que, plus tard, Debussy fera vibrer ; c'est la naissance de cette ligne, le jeu du rêve ou de la rêverie qui ressasse, déforme et multiplie la vision. On n'a jamais fini de regarder, de revoir, de revivre la scène, l'anecdote des nymphes ravies. On peut toujours « À leur ombre enlever encore des ceintures ».

Ainsi se dessinent les deux figures essentielles de la poésie mallarméenne : la fascination et le mouvement. La fascination, celle d'Hérodiade pour elle-même, mais aussi, dans les fragments derniers, pour cette voix du prophète qui est « comme un viril tonnerre / Du cachot fulguré pour s'ensevelir où ? », c'est encore l'« extase » qui domine la Prose pour des Esseintes : il y a extase parce que le monde se révèle plus riche que ne le croient ceux qui se hâtent de le cataloguer. Les objets existent, chez Mallarmé, avec une singulière intensité, qu'ils soient produits d'un art humain, vases, rideaux, miroirs, ou qu'ils appartiennent à l'éden natif : fleurs, pierres, verdures, étoiles, soleils couchants. Trop de commentateurs ont trop vite supposé qu'un cygne n'offrait, de soi, nul intérêt, qu'il fallait le dissoudre en une idée plus haute, une allégorie du Poète, une nostalgie d'un Idéal perdu. On pourrait être tenté de les suivre s'il ne s'agissait, dans ce sonnet fameux, que d'une description précise et à la fois lointaine, que d'une manière de tableau comme aimaient à en écrire certains poètes du xviiie siècle. Mais cette espèce de double glacé du réel est justement ici hors de question. Il n'y a de regard que passionné, et, par conséquent, détaché du détail oiseux. Tout devient mystère. Encore faut-il ne pas s'arrêter à confondre mystère et énigme. Le « trop grand glaïeul » de la Prose ne joue pas à cacher une solution qui devrait être devinée. Il est. On n'en finira pas de le regarder.

Ceux qui ne savent pas voir sont ceux qui ont l'assurance d'avoir vu, compris, classé. Ils font de la langue un usage commandé par la seule utilité. L'essentiel est pour eux d'en avoir fini avec le monde, avec ce qu'il offre à chaque instant d'inouï. Mais, de même qu'il existe un « double état de la parole », l'un commercial, l'autre poétique, il existe un double état de la vision. Voir, ce peut être avoir reconnu ; ce peut être aussi contempler. Pour qui voit, vraiment, le temps de la vision, de la fascination, se distend, se prolonge, s'organise en musique. Un poème est à la fois un instant et un siècle.

Ce que Mallarmé laisse ici entendre, analyse avec une plus que rare finesse, semble faire écho à des paroles obscures parfois dites par des poètes de temps lointains. On songe à Shakespeare, à certains troubadours, à Homère. Il apparaît presque que Mallarmé pourrait bien avoir tracé, et pratiqué, [...]

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  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur de littérature comparée à l'université de Caen

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Pour citer l’article

Jean-Louis BACKES, « MALLARMÉ STÉPHANE - (1842-1898) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 09 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/stephane-mallarme/