SPOLIATION DES ŒUVRES D'ART, France (1940-1944)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Les spoliations, les agissements de l'E.R.R.

Forts de tous ces préparatifs, au cœur de l'été de 1940, les nazis peuvent commencer leurs entreprises de spoliations à une très vaste échelle. Deux services concurrents interviennent dans un premier temps : la Gestapo, utilisée par l'ambassadeur Otto Abetz, et le très correct Kunstschutz, dépendant de la Wehrmacht et dirigé par le comte Metternich. Ces militaires sont chargés de localiser, d'inventorier, de protéger et de maintenir en place le patrimoine artistique français. Mais Abetz comme Metternich sont, dès la fin du mois d'août, doublés par l'E.R.R., Einsatzstab Reichleiters Rosenberg (le service de l'état-major Rosenberg), du nom de l'« idéologue » officiel du nazisme qui assurait la direction de ce service. Alfred Rosenberg était l'auteur d'un des ouvrages de référence des nazis Mythe du vingtième siècle. L'E.R.R. bénéficie du soutien politique du Reichmarschall Goering, « dauphin » d'Hitler, qui met à sa disposition l'appui logistique de la Luftwaffe et ses experts personnels, Bruno Lohse et Walter Andreas Hofer. L'E.R.R. s'installe au Jeu de Paume dès octobre 1940 et y transfère instantanément plus de quatre cents caisses stockées auparavant au Louvre et à l'ambassade d'Allemagne et qui correspondaient aux premières saisies. L'E.R.R. aura – au terme de son action à l'été de 1944 – procédé à la confiscation et à l'inventaire systématique de plus de 250 stocks de marchands et de collections, totalisant environ 15 000 œuvres et objets : outre les noms déjà cités, les listes de l'E.R.R. les plus fournies (celles qui correspondent à plus de 100 œuvres) comprennent les noms de Hans Arnold, des David-Weill et des Dreyfuss, de Jules Fribourg, des familles Halphen, Kalmann, Kalmann-Lévy, Kraemer, Mayer, Merzbach, d'Eugène Spiro, Jacques Stern, Walter Strauss, des familles Auxente, Lévy de Benzion, Weinberger et, évidemment, de toutes les branches Rothschild, dont les immenses collections excitaient la cupidité nazie.

Rose Valland, attachée de conservation au Musée national des écoles étrangères (le Jeu de Paume avant l'Occupation), assura sur place un contrôle périlleux pour elle. Elle renseignait Jacques Jaujard au jour le jour. Sa présence attentive, ses notes et ses rapports permirent de suivre et de connaître le provenance et la destination des œuvres entrant et sortant du bâtiment, de les mettre en relation avec la vingtaine de visites que Goering y accomplit, de comprendre l'organisation et les méthodes de travail de l'E.R.R., de débusquer la centaine d'œuvres impressionnistes ou modernes qui, par le biais d'échanges entre l'E.R.R. et des marchands allemands chargés de fournir Goering en œuvres anciennes et classiques, ne furent pas expédiées vers l'Allemagne mais se retrouvèrent sur les marchés de l'art français et suisse. En effet l'E.R.R. se livrait, au Jeu de Paume, à un véritable commerce, sous forme de trocs dûment consignés sur contrats. Sur le plan quantitatif, l'échange était inégal : il visait à fournir, pour les collections de Goering, d'Hitler et celles d'autres dignitaires nazis, de la peinture ancienne contre de la peinture impressionniste ou moderne, une pièce ancienne s'échangeant contre quatre à douze œuvres modernes. Les transactions, orchestrées par Kurt von Behr, chef de l'E.R.R. à Paris, se déroulaient essentiellement sous le contrôle d'Hofer, de Lohse et d'un autre rabatteur, Hans Wendland, avec un marchand allemand installé dans la capitale depuis les années 1920, Gustav Rochlitz. Celui-ci fournissait de la peinture ancienne prélevée sur son stock ou acquise sur le marché et écoulait la « marchandise » moderne ou impressionniste ainsi obtenue auprès de courtiers (dont certains, juifs, furent déportés ultérieurement) ou de grandes galeries ayant pignon sur rue dans la capitale.

Alors que le pillage méthodique des grandes collections ou des stocks prestigieux se déroule de l'été de 1940 à juin 1944 (avec, semble-t-il, une plus forte pression de mars à septembre 1942), deux nouveaux dispositifs vont permettre d'augmenter le flux de la spoliation artistique : l'un allemand, l'autre français. À partir de janvier 1942, à l'initiative de l'E.R.R., qui cherche à étendre ses activités, les lieux de pillage se multiplient et se diversifient : c'e [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 8 pages

Écrit par :

  • : conservateur en chef du Patrimoine, conservateur au centre Georges Pompidou, chargé de la documentation de la collection du musée national d'art moderne

Classification

Autres références

«  SPOLIATION DES ŒUVRES D'ART, France (1940-1944)  » est également traité dans :

ART SOUS L'OCCUPATION

  • Écrit par 
  • Laurence BERTRAND DORLÉAC
  •  • 7 393 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « La France occupée »  : […] Le 22 juin 1940, la convention d'armistice ratifiait la victoire de l'Allemagne nazie. Le 9 juillet 1940, le ministère de la Propagande du III e  Reich donnait au vaincu un avant-goût du sort qu'il lui réservait : la France ne serait pas considérée comme une « alliée » mais jouerait en Europe le rôle d'une « Suisse agrandie », réserve agricole et touristique pouvant éventuellement assurer certaine […] Lire la suite

FRANCOFONIA. LE LOUVRE SOUS L'OCCUPATION (A. Sokourov)

  • Écrit par 
  • Michel ESTÈVE
  •  • 957 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Le musée et l’histoire »  : […] Francofonia s'ouvre sur un dialogue via Skype entre Sokourov et Dick, capitaine d'un cargo chargé de conteneurs remplis d'œuvres d'art, en perdition dans l'océan Atlantique. Pour survivre, le bateau devrait jeter son chargement à la mer. Cette menace du naufrage rend immédiatement sensible le danger mortel qui menace les œuvres d'art, englouties dans le passé par les vagues de l'océan, ou arrach […] Lire la suite

PAUME JEU DE

  • Écrit par 
  • Universalis
  •  • 546 mots

Le Jeu de Paume, à Paris, fut un musée d’art impressionniste, puis d’art moderne et contemporain, avant d’être consacré à la photographie. La salle du Jeu de Paume fut construite sous Napoléon III en 1862 dans le jardin des Tuileries, en symétrie avec le bâtiment voisin de l’Orangerie. On y pratiquait un sport de balle, ancêtre du tennis. Le tennis ayant supplanté le jeu de paume et le lieu se rév […] Lire la suite

ŒUVRES D'ART & PRISES DE GUERRE (1945)

  • Écrit par 
  • Klaus GOLDMANN
  •  • 2 657 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Le pillage des nazis »  : […] En Allemagne, les nazis ont dès 1933 transgressé ces règles en mettant en œuvre, par exemple, l'opération de proscription des œuvres d'art condamnées au nom de leur idéologie ; un certain nombre d'entre elles furent réunies à Munich en 1937 à l'exposition Entartete Kunst (« art dégénéré »). Ils ont alors retiré des collections publiques des œuvres d'art moderne et les ont vendues. Ils ont de plu […] Lire la suite

PATRIMOINE CULTUREL ET CONFLITS ARMÉS

  • Écrit par 
  • Julien ANFRUNS
  •  • 3 406 mots
  •  • 4 médias

Dans le chapitre « La Seconde Guerre mondiale et les exactions à grande échelle contre les biens culturels »  : […] Les crimes commis durant la Seconde Guerre mondiale n’ont en rien épargné les biens culturels. Les exemples à citer seraient trop nombreux ; on retiendra autant les exactions dues à la mise en place, sous le régime nazi, d’un système organisé de spoliation que les destructions issues des affrontements et des bombardements de la guerre. Sur le premier point, on relèvera, entre autres, qu’ au print […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Didier SCHULMANN, « SPOLIATION DES ŒUVRES D'ART, France (1940-1944) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 juillet 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/spoliation-des-oeuvres-d-art-france/