SOCIOLOGIELes grands courants

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La sociologie est souvent présentée à travers l'affrontement théorique de deux grands types d'approches rattachées à des « pères fondateurs » de la discipline : le « holisme » issu d'Émile Durkheim (et parfois aussi de Karl Marx) et « l'individualisme méthodologique » rattaché à Max Weber (et parfois aussi à Georg Simmel). Ces « deux sociologies » se déclinaient généralement en courants (fonctionnalisme, marxisme, structuralisme, interactionnisme...) considérés comme antagonistes ou, du moins, complètement séparés les uns des autres. Cette présentation est devenue beaucoup trop caricaturale et ne correspond plus à la situation de la sociologie contemporaine. Depuis les années 1980, celle-ci est marquée par la coexistence de multiples tentatives de dépassement des anciens clivages, et notamment de celui qui opposait la conception du social comme « totalité » déterminant les conduites individuelles (« holisme ») et une définition du social comme « agrégation des conduites individuelles », résultat émergent de ces actions (« individualisme »).

Depuis la crise générale du fonctionnalisme, dans les années 1960, et le déclin du marxisme structuraliste, dans les années 1970, de nombreux travaux sociologiques se sont efforcés de conserver le postulat de la détermination (probabiliste) des conduites individuelles par les conditions sociales, tout en prenant en compte les marges de manœuvre des individus et leur capacité, en retour, à influer sur les processus sociaux. Mais le vocabulaire des déterminations sociales a eu tendance, de plus en plus, à être supplanté par celui de la construction sociale.

Parallèlement, les approches « individualistes », antidéterministes, se sont fragmentées en nouveaux courants de sociologies de l'action qui, comme l'analyse stratégique, l'intervention sociologique ou la régulation sociale, tiennent le plus grand compte de la configuration des systèmes dans lesquels les individus agissent. Enfin, les approches « interactionnistes », d'abord fortement marquées par les orientations culturalistes de la tradition de Chicago, se sont redéployées autour de la question des identités sociales, de leur mise en œuvre, de leurs conflits et de leurs crises.

Si nous avons choisi ces quatre termes (détermination, action, construction et identité) pour présenter des « grands courants » de la sociologie contemporaine, c'est pour éviter le recours aux appellations anciennes et pour insister sur le caractère potentiellement compatible de ces « courants » considérés comme des voies d'accès du point de vue sociologique et des formes légitimes de raisonnement sociologique.

Manières différentes de faire de la sociologie, d'interpréter des matériaux empiriques très divers, ces orientations de la sociologie actuelle donnent des réponses différentes à la même question clé qui est au cœur du projet de la sociologie : comment rendre compte des relations entre les conduites individuelles et les structures sociales ? Ou plus simplement : comment analyser les rapports entre le « social » et l'« individuel », entre les structures et les agents ?

On a ainsi distingué quatre types de réponses à cette question structurante :

1. Les sociologies de la détermination sociale privilégient le modelage des conduites par les structures sociales.

2. Les sociologies de l'action font résulter les structures sociales de l'agrégation, de la coordination ou de la régulation des actions individuelles ou collectives.

3. Les sociologies de la construction sociale insistent sur la structuration conjointe des conduites et des structures sociales, par des interdépendances au sein de configurations sociales.

4. Les sociologies de l'identité sociale privilégient les interactions, dans le temps, entre des trajectoires individuelles et des appartenances collectives.

Les sociologies de la détermination sociale

Les sociologues se réclamant de Durkheim (1858-1917) et de ses Règles de la méthode sociologique partagent la conviction que la sociologie est une science comme les autres et qu'elle doit user des mêmes procédures : définition de l'objet, énoncé d'hypothèses, vérification empirique (par les statistiques et leurs covariations, substituts d'expérimentation), interprétation théorique. Ils mettent en œuvre des schémas probabilistes de causalité et se fixent comme objectif premier « l'étude des déterminations complexes de situations spécifiques », selon l'expression de Jean-Claude Combessie. Si, selon Durkheim, le social détermine les comportements individuels (retraduits en faits sociaux comme les taux de suicide, distincts des suicides individuels), c'est parce qu'il exerce des contraintes constitutives de ces faits sociaux.

D'autres, se réclamant de Karl Marx (1818-1883) et de son matérialisme historique, interprètent les corrélations significatives qui se maintiennent dans le temps comme des indices de la détermination des pratiques et représentations des individus par leur « être social », c'est-à-dire leur inscription dans des rapports sociaux et notamment des classes sociales. Intériorisés, ces rapports sociaux modèlent les conduites individuelles, les pratiques et les représentations. Mais les individus ne sont pas passivement déterminés, ils peuvent échapper à leur destin le plus probable comme ces paysans ou ces intellectuels « révolutionnaires » qui, selon Marx, se rangent au côté de la classe ouvrière (classe pour soi et non en soi) à cause de leur « intelligence de l'histoire ».

Karl Marx

Photographie : Karl Marx

Philosophe de formation, c'est au contact de Friedrich Engels que Karl Marx en vient à s'intéresser à l'économie politique, à partir de 1844. Il reproche alors à l'économie politique ricardienne d'être la traduction de l'idéologie bourgeoise, sans aucune réflexion critique sur le... 

Crédits : Courtesy of the trustees of the British Museum

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D'autres, enfin, utilisent le vocabulaire des déterminations sociales sans références théoriques précises pour mettre en évidence des inégalités de classe, d'âge, de sexe ou de toute autre appartenance à des catégories traduites en variables « indépendantes » (déterminantes). Inégalités d'accès à des biens collectifs (scolarisation, santé, logements sociaux, sécurité...) ou inégalités de revenus ou de consommation, ces pratiques sont traduites en variables « dépendantes » (déterminées) et les corrélations entre les deux sortes de variables comme des dépendances toujours liées au contexte du recueil des données.

Si plus aucun sociologue n'adhère aujourd'hui à la thèse de la cause unique et de la détermination mécanique des structures sur les comportements, les dépendances statistiques, multiples et probabilistes, peuvent s'interpréter soit comme des contraintes limitant le champ des décisions possibles, soit comme des conditionnements incitant à la reproduction des pratiques. Pour les plus démunis, situés en bas de l'échelle sociale, de faibles ressources limitant les choix possibles sont des causes bien réelles de souffrances, de frustrations et, parfois, de reproduction (ou d'exclusion) sociale. Pour les [...]

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  • : professeur d'Université, université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, fondateur du Laboratoire Printemps (professions, institutions, temporalité), U.M.R. 8085 du C.N.R.S.

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Claude DUBAR, « SOCIOLOGIE - Les grands courants », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sociologie-les-grands-courants/