RÉVOLUTION

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Le renversement révolutionnaire

Il est remarquable que cette ambiguïté se trouve ponctuée à l'origine même de la pensée philosophique. L'idée de métabolê (changement radical, renversement, détour, retour), telle qu'elle a été analysée et développée par Platon, a, au moins, trois implications qui se dispersent et interfèrent, au point qu'on peut se demander si, aujourd'hui, nous sommes tellement plus avancés dans la définition de ce concept si conquérant en apparence.

Rompre pour rétablir

Pour expliquer la dramatique des sociétés humaines et de leur devenir – ce qu'on appelle actuellement histoire – l'auteur du Timée recourt à un mythe : jadis (il y a bien longtemps), le « cours des choses » allait dans le bon sens ; alors, les hommes étaient directement gouvernés par les dieux ; ceux-ci veillaient à leur bonheur et à leur subsistance ; non seulement les problèmes matériels étaient, pour ainsi dire, résolus à l'avance, mais encore était réglée, d'entrée de jeu, la problématique politique dans la mesure où il ne pouvait y avoir ni rivalité, ni conflit, ni compétition d'individu à individu, de groupe à groupe. Le destin a voulu que le bon sens s'inverse. Les dieux se sont retirés. Les hommes ont été laissés à eux-mêmes. Un renversement (métabolê) s'est produit : c'est à lui que désormais celui qui s'attache à sauver les sociétés du malheur et de l'immoralité doit faire face ; c'est dans cette perspective qu'il doit démontrer et calculer, étant bien entendu que le renversement qu'il pourra proposer n'abolira en aucune manière cette mutation originaire et foncière ; qu'elle aura, tout juste, la chance de s'articuler avec elle pour la contrecarrer.

Cet « originaire » proposé mythiquement par Platon retient l'attention : il y avait un ordre, qu'une révolution (cosmique, incompréhensible) a défait ; la révolution humaine a pour fin de rétablir, autant qu'il se peut, ce « bonheur » perdu. Voilà un schéma que la philosophie de l'histoire chrétienne, de saint Augustin à Bossuet et aux apologistes du xixe siècle, a accepté et développé : l'histoire de la « cité des hommes » ne fait qu'exprimer indirectement, voire contradictoirement, le devenir de la seule vraie Cité, celle de Dieu : à la fin de ce combat, à la fin de l'histoire, sera rétabli, retrouvé, au sein de la collectivité foisonnante de tous les justes, le statut d'Adam et d'Ève avant le péché. De la sorte, la révolution spirituelle – qui est ici conversion résolue – n'est là que pour faire pièce à cette révolution malheureuse (et incompréhensible) que fut le péché originel.

Rompre pour rétablir : les deux premiers Discours de Rousseau participent d'une perspective analogue. Qu'il s'agisse du texte consacré aux effets du succès des arts et des sciences dans nos sociétés ou de l'analyse des origines de l'inégalité, est présupposée une situation initiale de transparence sociale qu'une révolution brutale – un cataclysme déclenchant le goût du luxe ou l'amour pour la propriété – aurait perturbée et qu'il s'agirait, en creux, de restaurer. On ne doit pas être surpris que le plus célèbre disciple de Marx, qui n'a jamais démenti ses propos, Engels, s'installe dans une même optique : convaincu par les recherches novatrices de Lewis H. Morgan, le premier ethnologue qui soit allé « sur le terrain », Engels admet l'idée que les « sociétés originaires » vivent dans un communisme spontané, dans une liberté sexuelle (la « promiscuité primitive ») que l'organisation scientifique du socialisme aura à retrouver, sous des formes plus hautes et plus complexes, en utilisant rationnellement les progrès des sciences et des techniques, le développement des forces productives.

Engels

Photographie : Engels

Friedrich Engels (1820-1895) étudia la condition ouvrière avant de se lier avec Marx et d'élaborer avec lui les principes du matérialisme historique. 

Crédits : Edward Gooch/ Getty Images

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En cette affaire, et pour paradoxale que soit l'affirmation, Augustin, Bossuet, Rousseau, Engels sont platoniciens : la révolution heureuse est comprise comme réplique à une révolution malheureuse et inéluctable (qui s'est passée en des temps immémoriaux), réplique visant à restaurer ce qui a été jadis perdu.

Une rupture radicale

Cette autre métabolê ne saurait être efficace que si elle est radicale. Platon n'est pas réformiste. Significatives sont, à cet égard, les précautions que prend Socrate, dans La République, pour présenter à ses jeunes interlocuteurs les ruptures qu'il exige pour que soit conjuré le malheur des hommes. Il s'agit que soient abattues trois des citadelles sur lesquelles repose l'ordre civique grec, qu'il soit oligarchique ou démocratique : la famille, la propriété et le statut de la magistrature civile et judiciaire. Au moins pour les citoyens des deux premiers rangs – guerriers et gouvernants –, il ne doit plus y avoir, dans la cité rationnelle, de famille, qui constitue, quoi qu'on fasse, un écran entre l'État et l'individu : les mariages seront provisoires, les enfants seront élevés en commun et chaque génération instituera la génération précédente comme père et mère ; l'homme et la femme seront différemment mais également citoyens. Il n'y aura pas non plus de patrimoine : les possessions seront communes et aucun ne pourra se prévaloir d'une quelconque supériorité en ce domaine. Quant au pouvoir de décision, il n'appartient ni à ceux que les hasards du devenir – appartenance à une généalogie sacrée ou à la race des derniers conquérants – imposent, ni à ceux que les caprices de l'opinion (ou du tirage au sort) désignent, mais aux hommes qualifiés, à ceux qui auront fait longuement et durement la preuve physique, morale, intellectuelle qu'ils sont compétents pour servir l'État.

Peu importe le détail de ces dispositions. Ce qui compte, c'est l'idée que la révolution authentique implique non seulement la destruction du pouvoir d'État existant, mais encore une « dé-construction » de l'organisation sociale et des principes qui la gouvernent. S'il existe un « programme de transition » – Platon, quant à lui et à sa manière en proposera un dans le dialogue final et inachevé Les Lois –, il a pour fin de provoquer le bouleversement décisif ; il n'est pas un repli, mais la préparation d'une bataille qui porte sur l'essentiel, c'est-à-dire la subversion de ce qui est institué.

Là encore, les homologies (ou les relations antithétiques) sont trop faciles à établir. Cette subversion, Augustin qui, quoiqu'il détienne en quelque façon le pouvoir, se trouve, de par les circonstances historiques (le maintien d'un paganisme populaire et la floraison des hérésies chrétiennes), dans une position défensive, l'appelle conversion  [...]

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  • : agrégé de l'Université, docteur ès lettres, professeur de philosophie à l'université de Paris-VIII-Saint-Denis

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Pour citer l’article

François CHÂTELET, « RÉVOLUTION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/revolution/