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POTLATCH

Premières interprétations

Théorie du prêt à intérêt

La plus ancienne interprétation, remontant à 1897, est celle de Franz Boas qui fournit les premières observations ethnographiques du phénomène et d'abondants matériaux réunis surtout par l'intermédiaire de G. Hunt, un Indien Kwakiutl formé par Boas aux techniques ethnographiques de l'époque (Boas et Hunt, 1921). Boas, ayant constaté qu'afin de faire face aux obligations du potlatch l'organisateur sollicitait de ses proches et de ses inférieurs des remises de biens, interpréta ces cérémonies comme ressortissant au prêt onéreux et à la spéculation boursière, avec la particularité cependant d'avoir un caractère compulsif, les cadeaux, selon lui, ne pouvant être refusés et devant être obligatoirement rendus à un taux usuraire : « le principe sous-jacent est celui du placement à intérêt de biens » (Boas, 1897), comme moyen d'enrichissement et de promotion sociale. L'organisateur du potlatch emprunte donc des couvertures à des taux d'intérêt variables selon la durée du prêt, atteignant 100 % l'an (Boas, 1897). Les objets distribués pendant la cérémonie doivent être rendus par leurs bénéficiaires obligés avec 100 % d'intérêt lors d'un prochain potlatch, puis retournés avec le même intérêt et ainsi de suite. Le potlatch, écrit Boas, « a deux choses en vue, [...] sages et dignes de louange : [...] payer ses dettes, [...] placer les fruits de son travail de façon à en tirer le plus grand profit pour soi aussi bien que pour ses enfants » (Boas, 1898).

Pour soutenir sa thèse, Boas assimile donc les couvertures à une monnaie, les coppers à des billets de banque, les transferts à des opérations de prêts, de vente et d'achat, le contre-don à un remboursement du capital et de ses intérêts, etc. En d'autres termes, Boas se représente la société kwakiutl à l'image de sa propre société, à l'époque où l'éthique capitaliste encourageait la spéculation boursière la plus active ; société animée par l'individualisme et le profit et dans laquelle le rang et la réussite sont sanctionnés par la richesse. Cette interprétation, qui a été acceptée et reprise par d'autres chercheurs (I. Goldman, 1937 ; C. S. Ford, 1941 ; H. Codere, 1950), a inspiré l'école libérale d' anthropologie économique et servi de support à la théorie de Marcel Mauss sur le don (1924) et aux thèses ethnopsychopathologiques de Ruth Benedict (1934).

Théorie du don

Marcel Mauss a utilisé, dans ses recherches sur les « formes archaïques du contrat » (Mauss, 1924), les matériaux et les interprétations de Boas, comme une des principales sources de son Essai sur le don. Mauss ne retient parmi les potlatch que les cérémonies où s'expriment les rivalités des parties et propose de les appeler «   prestations totales de type agonistique ». Mauss se pose le problème de savoir « quelle est la règle de droit et d'intérêt qui, dans les sociétés de type arriéré ou archaïque, fait que le présent reçu est obligatoirement rendu ? Quelle force y a-t-il dans la chose qu'on donne qui fait que le donataire la rend ? » Le potlatch, comparable à ce que d'autres ethnologues ont observé dans les sociétés polynésiennes (B. Malinowski, R. W. Firth), ne serait qu'« un système de dons échangés » entraînant nécessairement la notion de crédit, donc une forme archaïque mais noble du marché sans marchand. C'est l'honneur pourtant, et non le profit, qui incite à la destruction de biens, « à brûler des maisons et des milliers de couvertures ». Le potlatch illustrerait donc une forme d'échange « volontaire-obligatoire » qui se traduirait par les trois obligations de donner, de recevoir et de rendre, toujours aux taux usuraires de 30 à 100 %. Ces obligations[...]

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Écrit par

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Pour citer cet article

Claude MEILLASSOUX. POTLATCH [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Média

Cérémonie du Potlach - crédits : MPI/ Archive Photos/ Getty Images

Cérémonie du Potlach

Autres références

  • ANTHROPOLOGIE

    • Écrit par Élisabeth COPET-ROUGIER, Christian GHASARIAN
    • 16 158 mots
    • 1 média
    ...catégories supposées universelles et relevant d'une économie politique ethnocentrique allaient être remises en question par les descriptions de Boas sur le potlatch des Indiens Kwakiutl de la côte nord-ouest des États-Unis (The Kwakiutl of Vancouver, 1909). Système de dons et de contre-dons de richesses...
  • BIEN, sociologie

    • Écrit par Michel LALLEMENT
    • 627 mots
    • 1 média

    La science économique a longtemps revendiqué avec succès le monopole légitime de l’analyse des biens. Dans sa version dominante, elle rend compte de la production et de l’appropriation d’un bien privé, qu’il s’agisse d’une tomate ou d’un soin dentaire, en suivant les règles d’une institution,...

  • COAST SALISH

    • Écrit par Agnès LEHUEN
    • 503 mots

    Indiens de langue salish établis sur la côte pacifique au nord-ouest de l'Amérique du Nord, les Coast Salish (Salish de la côte) habitent près du détroit de Georgie et du Puget Sound, dans une grande partie de la péninsule Olympic et dans la partie occidentale de l'État de Washington ; l'un des...

  • DON

    • Écrit par François POUILLON
    • 3 524 mots
    • 1 média
    ...Boas. Chez les Kwakiutl, toute cérémonie domestique, tout rassemblement politique est l'occasion de festivités marquées par des distributions de biens. Ces potlatch sont proportionnels en grandeur et en splendeur au rang et au statut qui sont par là publiquement sanctionnés. Les cadeaux ont parfois une...
  • Afficher les 7 références

Voir aussi