CELAN PAUL (1920-1970)

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L'œuvre lyrique de Paul Celan, pseudonyme de Paul Antschel, s'est imposée dès son vivant comme l'une des créations littéraires les plus fortes du xxe siècle. La place exceptionnelle qu'elle occupe parmi les grandes explorations esthétiques découle de sa maîtrise dans le maniement libre et contrôlé d'un langage, qui lui a permis d'associer à l'invention l'analyse de sa propre création, et de la situer dans une histoire critique des traditions culturelles.

Paul Celan, 1967

Photographie : Paul Celan, 1967

Né en Bucovine peu après l'effondrement de l'Empire austro-hongrois, Paul Celan a passé près de la moitié de sa vie à Paris. «Mais c'est en allemand, dans l'idiome natal et fatal, maternel et criminel, de ceux qui avaient assassiné sa famille et détruit à jamais sa propre existence»... 

Crédits : Ullstein Bild/ AKG

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« La mort est un maître d'Allemagne » : de l'anéantissement au refus de l'oubli

Celan a grandi à Czernowitz, la capitale de la Bucovine, attribuée à la Roumanie en 1919 par le traité de Saint-Germain juste avant la naissance de l'écrivain. La ville avait été, avant la guerre de 1914, la plus orientale de l'Empire austro-hongrois, proche et éloignée de Vienne, aux limites de la Russie. Sa bourgeoisie avait la particularité, sans doute unique en Europe, d'être majoritairement constituée par des juifs largement rattachés à la culture allemande, facteur déterminant de leur intégration. La famille de Celan était germanophone ; les écoles avaient été roumanisées, mais, par sa mère, l'enfant a été initié dès son plus jeune âge à la poésie allemande. Cette culture s'opposait au nationalisme roumain.

En raison du numerus clausus introduit par l'antisémitisme d'État, Paul Celan s'inscrit à Tours, à l'automne de 1938, en première année de médecine. Il connaît ainsi la France une première fois, avant d'y revenir pour de bon en 1948. La Seconde Guerre mondiale et l'occupation russe, à la suite du pacte germano-soviétique de 1939, le surprennent chez lui. Il a le temps de connaître l'administration soviétique, avant l'arrivée des troupes allemandes en 1941. Les Juifs sont parqués dans des ghettos, puis déportés. En 1942, il apprend la mort de ses parents – son père d'abord, puis sa mère, assassinée d'une balle dans la nuque – dans les camps de Transnistrie. Lui-même se trouve alors dans un camp de travail en Roumanie. C'est le tournant, et comme une origine historique nouvelle qu'il va donner à sa poésie.

Il fait alors le vœu de consacrer son génie à garder vivante la mémoire de l'anéantissement et à combattre la violence inhérente aux formes littéraires dans lesquelles il pratiquait son art. Celan était persuadé qu'en continuant à écrire en allemand, dans cette langue et dans cette culture qui étaient pourtant les siennes, il se rendait complice des meurtriers de ses parents.

Son poème le plus connu, « La Fugue de la mort », écrit en 1945 (publié en Allemagne en 1952 seulement, dans Pavot et mémoire) dénonce l'alliance effective de la tradition poétique et de l'extermination, qui touchait le deuil qu'il menait dans la pratique du langage, et entravait son projet personnel de riposte. Il a proprement investi ses forces dans cette subversion des formes traditionnelles.

Paul Celan quitte sa ville natale en 1945 pour Bucarest, où il passe près de trois années sans doute importantes de l'après-guerre comme traducteur du russe dans une maison d'édition, avant de se décider à se sauver à la fin de 1947, en rejoignant d'abord l'Autriche, puis Paris, terme de son voyage, en juillet 1948. La rencontre à Vienne avec Ingeborg Bachmann, qu'il retrouvera à plusieurs reprises jusqu'en 1960, comptera beaucoup. Il ne s'est fixé nulle part, si ce n'est au long des « méridiens » qui relient selon lui les lieux et les significations. S'il s'est établi à Paris, c'est que la ville se situait pour lui dans une tradition poétique, un nulle part. Il s'y est marié en 1952 avec le graveur Gisèle de Lestrange, et a été naturalisé ; il a eu un enfant qui n'a pas vécu, mais survit dans sa poésie, puis un autre fils, Éric. En 1959, il a accepté le poste de lecteur d'allemand à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm et l'a conservé jusqu'à son suicide en avril 1970, avec des interruptions dues à sa maladie, s'y installant par moments presque à demeure.

La relation de Paul Celan à l'Allemagne, le pays pour lequel il écrivait en premier lieu, est complexe. Il s'y rend régulièrement et y est reconnu tôt, en partie par l'entremise de I. Bachmann, déjà influente ; son premier recueil, Pavot et mémoire, y paraît en 1952. Après le troisième, Grille de langage (1959), qui marque un tournant plus décisif encore, il obtient en 1960 le prestigieux prix Büchner. En même temps, il se considère avec raison comme méconnu. Les deux mouvements, qui s'amplifient également, ne s'excluent pas. Lorsque, en 1959, Claire Goll accuse Celan d'avoir plagié des poèmes de son mari Ivan Goll, il s'adresse à ses amis ; ils n'étaient pas peu nombreux ; en vérité il compte ses ennemis, et reconnaît à travers l'hostilité une non-compréhension qui met profondément en question sa poésie. Il trouve une forme de libération dans des voyages au Danemark, en Italie, en Bretagne ou dans les Pyrénées.

En France, il n'est vraiment reconnu que par ses pairs. En 1968, il fait partie du comité de rédaction de la revue L'Éphémère.

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Pour citer l’article

Jean BOLLACK, « CELAN PAUL - (1920-1970) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/paul-celan/