JUIF ERRANT MYTHE DU

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L'histoire de ce personnage légendaire contient, dès le début de sa diffusion, certains éléments constitutifs d'un mythe. Cependant, il lui manque, et ce jusqu'à l'époque romantique, cette « prégnance symbolique » dont parle Cassirer. À ses débuts, la légende n'est en effet qu'un canevas qui sollicite l'imagination populaire, d'où elle est sortie. En effet, dès son apparition, au xiiie siècle, le Juif errant (mentionné dans Flores historiarum de Roger de Wendover et dans Chronica maiora de Matthieu Paris) reçoit des attributs hétérogènes et pittoresques : il est décrit sous les traits d'un homme éternellement triste, converti et pieux qui, attendant en Arménie le retour du Christ, témoigne de la passion aux pèlerins en qualité d'ancien portier de Ponce Pilate. Cette version atténuée précède chronologiquement celle où un cordonnier juif est condamné à l'errance perpétuelle pour avoir refusé un instant de repos au Christ portant la croix. Il parcourt donc le monde, son corps se renouvelle à chaque siècle, pareil aux cinq sous qu'il peut dépenser à la fois et qu'il retrouve toujours. Cette variante obéit plus que l'autre aux critères formels d'un mythe, comme la redondance : l'élément « régénération » y est réitéré. Si le Juif errant survit au Juif en attente immobile, c'est qu'il est aussi un personnage dramatique et non seulement tragique : il incarne le « peuple déicide » et constitue un argument de l'antisémitisme théologique, avant de devenir le symbole du peuple en diaspora.

La légende du Juif errant, colportée à travers l'Europe, est imprimée pour la première fois en Allemagne, en 1602. Son nom est Ahasvérus. Les traductions en toutes les langues le répandent. Malgré sa popularité, Ahasvérus attend la consécration littéraire jusqu'à la fin du xviiie siècle, car il n'a rien d'un héros mythique : sa figure sert plutôt à authentifier des témoignages, chroniques et relations de voyage, fictifs ou réels. Il sert aussi de prétexte poétique pour des complaintes et des ballades (dont la fameuse complainte d'Isaac Lequedem), et sa dimension tragique est souvent détournée en satire. Il trouvera enfin le repos dans un fragment de Goethe (Der ewige Jude, 1774). Le choix de Goethe en quête d'un personnage mythique — il optera pour Faust par la suite — est d'autant plus significatif qu'il annonce le changement du statut ahasvérien, survenu à l'époque romantique. Le Juif errant devient le représentant universel de la destinée humaine, le voyageur en chemin vers la rédemption. Mais il est aussi frappé par le mal du siècle et par un scepticisme allant jusqu'au nihilisme. Ses affinités avec d'autres figures symboliques à l'intérieur d'une école littéraire, d'une œuvre ou même d'un seul personnage définissent bon nombre des tendances du romantisme, par exemple le « titanisme » de Shelley et de Byron (Ahasvérus est alors le « pair » de Caïn et de Prométhée) ; de même, il côtoie Don Juan et Faust chez Nikolaus Lenau, Satan et Faust (encore) dans le Diable-Monde de José de Espronceda. Dans Le Moine de Matthew Gregory Lewis, Raymond (héros d'un épisode enchâssé), lui-même en rapport avec le péché originel, est délivré par le Juif errant portant le stigmate de Caïn, tandis que, dans La Tragédie de l'homme de Imre Madách, l'errance ahasvérienne à travers les époques n'est autre que le châtiment subi par Adam et Ève. En compensation de son éclectisme et de son « caractère idéologique » déploré par Edgar Knecht, le personnage reçoit des traits individuels : Lewis décrit son regard insoutenable, le style « frénétique » de C. F. Schubart en fait un authentique héros de Sturm und Drang. Toutefois, le sujet est difficilement dominé par la plupart des auteurs romantiques qui s'appliquent, comme le fera Edgar Quinet, à « multiplier les mythes et les symboles » (Paul Van Tieghem). La rêverie lyrique d'un Lenau lui convient mieux : placé dans un admirable paysage autrichien, Ahasvérus tend à s'y dissoudre. Ce « silence alpin » sera rompu en 1844 par l'immense succès et par les controverses que suscite Le Juif errant d'Eugène Sue. Défenseur de la classe ouvrière contre les Jésuites, le Juif errant devient le héros d'un roman réaliste. Cependant, il perd son prestige d'antan et devient moins crédible à mesure que l'élément merveilleux le quitte. Après un dernier sursaut prométhéen aux côtés de Néron dans Ahasverus in Rom de Hammerling (1865), il se renie chez Nietzsche. Enfin, dans Le Passant de Prague d'Apollinaire, il semble s'accommoder à l'errance comme à l'éternité. L'attrait exercé par le mythe persiste cependant : en témoigne la réapparition récente du Juif errant à Venise, et sous les traits d'un guide de voyage, dans le subtil roman de C. Fruttero et F. Lucentini, L'Amant sans domicile fixe (1986).

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  • Écrit par 
  • Jean BRUN
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Dans le chapitre « Les trois « sphères de l'existence » »  : […] La sphère de l'esthétique est celle où demeure celui qui ne vit que dans l' instant et qui se plonge dans une aventure perpétuelle tout au long de laquelle il fuit à la fois lui-même et les autres. Trois personnages archétypiques offrent des exemples d'une telle fuite. Tout d'abord le Juif errant qui ne s'arrête nulle part et qui a le mal du pays sans avoir de pays ; chaque sol qu'il foule n'est […] Lire la suite

Pour citer l’article

Véronique KLAUBER, « JUIF ERRANT MYTHE DU », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/mythe-du-juif-errant/