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DURAS MARGUERITE (1914-1996)

Le temps de la consécration 

Le début des années 1980 marque un retour progressif à l’écriture littéraire avec des textes inclassables, empruntant aussi bien à la forme épistolaire (Aurélia Steiner) qu’à la chronique journalistique (Les Yeux verts et L’Été 80, également publié en 1980), et qui instaurent un dispositif énonciatif nouveau, celui de l’adresse : l’écriture advient à partir d’une parole qui circule entre un « je » et un « vous » dont la valeur référentielle demeure bien souvent brouillée. C’est là un trait formel qui traverse et réunit nombre d’œuvres des décennies 1980 et 1990. Yann Lemée, dernier compagnon de Marguerite Duras, est entré dans sa vie au cours de l’été 1980, il a alors vingt-sept ans. Baptisé par elle Yann Andréa, il devient tout à la fois son amant, son secrétaire et un personnage à part entière de son œuvre qui fédère ce que certains critiques ont dénommé le « cycle Atlantique », rattaché par ailleurs aux paysages de la côte normande et à son appartement des Roches noires à Trouville, acquis en 1963.

Les années 1983 et 1984 constituent un tournant majeur dans la carrière littéraire de Duras. Après avoir obtenu en juin 1983 le grand prix du théâtre attribué par l’Académie française, l’écrivaine triomphe en septembre avec la mise en scène de Savannah Bay, pièce écrite pour Madeleine Barrault qui avait déjà interprété le rôle de la mère dans Des journées entières dans les arbres et L’Éden Cinéma. La publication de L’Amant en septembre 1984 établit définitivement la notoriété populaire de l’écrivaine : évoquant son adolescence en Indochine et sa rencontre avec l’amant chinois, le livre rencontre un succès immédiat auprès du grand public, et obtient le prix Goncourt. Il signe un retour à la prose narrative et à la voie du romanesque : suivront ainsi Les Yeux bleus cheveux noirs (1986), Emily L. (1987) ou encore La Pluie d’été (1990). Il marque également un engagement dans la voie autobiographique, ouverte dès L’Été 80 par l’entrée en scène de « l’homme atlantique » par lequel se tissent étroitement le vécu et la fiction. Les années 1980 installent ainsi l’œuvre dans un espace autobiographique, qui se révèle toutefois, au fil des textes et des films qui ne cessent de déplacer et de relancer toujours ailleurs la vérité du vécu, comme le lieu d’une histoire qui échappe et d’un je « pulvérisé » (La Vie matérielle), relevant davantage de l’autofiction que de l’autobiographie au sens strict : ainsi L’Amant de la Chine du Nord (1991) peut-il être « une histoire proposée mais vraie réellement » (Le Dernier des métiers).

Demeure néanmoins en ces dernières décennies la force d’une voix toujours plus personnelle et qui manifeste une incroyable liberté d’écriture, que l’on découvre dans ces textes singuliers que sont La Vie matérielle ou Yann Andréa Steiner (1992). C’est le grain d’une voix que l’on entend désormais et qui s’impose, dans ses interventions publiques, dans les entretiens (qu’elle a toujours associés étroitement à son travail de création littéraire) ou dans l’écriture journalistique (« Sublime, forcément sublime Christine V. », à propos de l’affaire Grégory Villemin, Libération, 17 juil. 1985) ; une voix qui s’installe dans son œuvre, par la recherche d’un « théâtre de voix » (L’Arc, 1985), du « livre dit » (1981) et d’une écriture au plus « près du rythme de la parole » (C’est tout), où l’on saisit dans le silence la matière et la résonance du mot, poétique. Ainsi demeure la voix de Duras qui se heurte à l’impossible de l’écrit, débordée par l’épreuve de la langue : « indélébile » (C’est tout).

— Anne COUSSEAU

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Écrit par

  • : maître de conférences en littérature française, université de Lorraine, Nancy

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Média

Marguerite Duras

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