CÉLINE LOUIS-FERDINAND

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Longtemps après sa mort, Céline ne se laisse toujours pas ranger parmi ceux que l'on a coutume d'appeler les « classiques de notre temps ». Classiques et bien de notre époque, Camus, Malraux et Sartre – écrivains humanistes et mesurés dans leurs novations langagières – le sont depuis longtemps déjà. Giono, Gracq ou Yourcenar connaissent un même ennoblissement. Bataille même, et Artaud et Genet – hier encore clandestins et maudits – sont désormais édités dans une méticuleuse et officialisante intégralité. On a fini par amnistier, à titre posthume, Brasillach, Drieu et Pound ; on a même déterré Rebatet et Maurice Sachs. Tout Sade est en collection de poche. Céline, lui, continue de gêner : il pourrait bien être le dernier occupant de l'enfer littéraire.

Certes, depuis les années soixante-dix, universitaires et critiques, de droite et de gauche, de tradition et de modernité ont jeté sur lui un véritable dévolu – phénomène logique d'ailleurs : un auteur inclassable et insaisissable ne peut qu'engendrer les curiosités et les pulsions les plus diverses. Certes, il fut l'un des rares écrivains à connaître, de son quasi-vivant, les honneurs d'une intronisation dans ce panthéon littéraire que constitue la collection de la Pléiade, où il devrait, en trois tomes, faire pendant à À la recherche du temps perdu. Mais enfin, une partie décisive de son œuvre – les pamphlets – demeure sous le manteau. Mais enfin, même si l'on ne compte plus les ouvrages, les articles, les cahiers, les numéros spéciaux de revue qui lui sont consacrés, il faut bien reconnaître qu'il n'existe sur lui jusqu'à présent aucune monographie exhaustive ; la célèbre série des « Écrivains de toujours » ne le compte toujours pas parmi ses membres. Mais, surtout, l'attitude des lecteurs ne semble pas varier. Beaucoup continuent de le rejeter en raison soit de ses violences verbales, soit de ses outrances thématiques, soit de ses errements idéologiques, ou de ces trois faits réunis. D'autres l'adulent et voient en lui non seulement, avec Proust, le principal romancier français du xxe siècle, mais aussi l'un de ses témoins les plus authentiques : à une époque révulsée, ravagée par l'accélération de l'histoire et confrontée à ses propres abominations ne peut que correspondre un artiste brutal, excessif et irrationnel. Certains, enfin, tentant de faire la part des choses, admirent en lui le grand révolutionnaire du langage et de la narration, quitte à fermer un peu les yeux sur son idéologie sulfureuse, sur son antisémitisme de choc, et à donner une image tout à fait schizophrénique d'un écrivain clivé entre le bon docteur Destouches et le méchant Mr. Céline. C'est pourquoi il n'existe pas actuellement d'explicitation de « tout » Céline.

De Destouches à Céline

Louis, Ferdinand, Auguste Destouches – c'est à sa grand-mère maternelle, Céline Guillou, qu'il empruntera son nom de plume – naît le 27 mai 1894 à Courbevoie et cette origine ne sera pas sans conséquences sur son œuvre : tout comme la Provence chez Giono et le Bordelais chez Mauriac, la région, la faune et la langue parisienne seront les éléments fondamentaux de sa thématique et, pour une part, de son expression. Du côté paternel, Céline est issu d'une famille de petite noblesse normande, du côté maternel d'un milieu de petits artisans et commerçants bretons. Seul élément notoire de la généalogie, Auguste Destouches, le grand-père, s'est mêlé de belles-lettres et fut reçu à l'agrégation (ce représentant familial du bien-dire entre, peut-être, pour une part inconsciente, dans la subversion célinienne de la rhétorique et du style français traditionnels). Le père, quant à lui, Fernand Destouches, ancien maréchal des logis, petit employé d'une maison d'assurances et dessinateur satirique amateur, s'avère franchement médiocre et velléitaire ; son épouse, Marguerite, petite marchande de dentelles, est effacée et maladive.

Tout cela constitue un milieu tout petit-bourgeois prédisposant peu à l'éclosion d'un créateur de génie... Céline, dans Mort à crédit, transformera ce milieu en prolétariat sordide, exagérant les coups de gueule et de sang de son père, outrant le corps claudicant et souffrant de sa mère, noircissant les souvenirs d'une enfance prétendument martyre où alternent la dyspnée et la malnutrition (le passage Choiseul dans lequel il grandit n'étant qu'une « poche à gaz » mal aérée et miasmatique), il inventorie là des éléments d'une autobiographie affabulante, sinon imaginaire, inaugurée par Voyage au bout de la nuit.

Pour revenir au réel, Louis-Ferdinand se montre un écolier sinon médiocre, du moins dépourvu de dons particuliers. Ses parents le destinent donc au commerce. Avec néanmoins quelques ambitions, puisque, à une époque où cela n'est pas chose fréquente, le jeune espoir de la famille est envoyé en séjours linguistiques : l'Allemagne d'abord à deux reprises, puis l'Angleterre. Céline y sera studieux et appliqué, si bien que les rudiments acquis et la pratique aidant, il se targuera, sa vie durant, d'un trilinguisme bien salutaire dans les aléas et les pérégrinations de son existence. Une fois muni de ces précieux bagages, ses parents le placent en apprentissage dans le commerce des tissus puis dans celui de la joaillerie, ce qui donnera lieu à l'ineffable maison Gorloge de Mort à crédit.

Cette période durera deux ans. Deux ans pendant lesquels le jeune Destouches rêve d'une vie plus exaltante et mouvementée. Que faire toutefois sans diplômes, sans appuis et sans fortune ? Une seule solution, éprouvée : l'armée. Dès l'âge requis, il s'engage dans les cuirassiers. Brigadier en 1913, maréchal des logis en 1914, il est un des premiers et des plus jeunes blessés de guerre. Ce qui lui vaut, outre des décorations, la couverture de L'Illustré national qui le prend pour prototype du héros français. Tout cela permettra à Céline de développer, par la suite, son scénario mythomaniaque et de faire succéder à la légende de l'enfant martyr celle du grand mutilé militaire.

Démobilisé, Destouches est placé au consulat français de Londres. Là, au gré d'aventures qui formeront le matériau de Guignol's Band, il côtoie d'interlopes compatriotes : danseuses, proxénètes, prostituées. Il contracte un mariage très officieux, renonce de peu à la délinquance et, finalement, revient à Paris où une société commerciale l'engage. Son travail le mène au Cameroun où il restera dix mois. Séjour bref, mais décisif. Il profite d'une tâche peu astreignante pour faire le point, combler des manques culturels et établir des projets de carrière ; il lit beaucoup, écrit un peu et surtout songe à ce qui devient pour lui une authentique vocation : la médecine.

De retour en France, il vit d'expédients, s'occupe d'une revue de vulgarisation douteuse, puis est engagé dans une mission de propagande pour la prophylaxie de la tuberculose dans la province française. À cette occasion, Destouches rencontre un des mandarins de la faculté de médecine de Rennes, Athanase Follet, dont il épousera la fille. Pour plaire à son beau-père mais aussi pour remplir le programme qu'il s'est fixé, Destouches, avec un zèle fébrile d'autodidacte, s'emploie à des études tardives. En 1919, il passe son baccalauréat et, jeune marié, père d'une petite fille, se consacre jusqu'en 1924 aux études médicales. C'est de ces années que datent ses premiers balbutiements littéraires : quelques poèmes, une farce en trois tableaux restée longtemps inédite (Progrès ou Périclès) et le début d'un roman dont on sait l'existence sans en connaître ni le titre ni le contenu. Bref, rien qui dénote encore le génie d'un des plus grands romanciers de ce siècle. Une œuvre marquante toutefois, bien qu'indirectement artistique : La Vie et l'Œuvre de Philippe-Ignace Semmelweis, thèse de doctorat en médecine où Céline retrace la biographie d'un hygiéniste viennois fameux, conduit à la folie pour n'avoir pas su convaincre ses collègues de se laver les mains entre la salle de dissection et celle d'accouchement et d'éviter ainsi les ravages de la fièvre puerpérale. Outre les qualités d'écriture de cet essai, une des parts fantasmatiques primordiales de Céline – constamment préoccupé de santé, de salubrité et de pureté – s'y trouve manifestement inscrite.

Voyage au bout de la nuit

Ses études achevées, Céline est embauché par la Société des Nations, en tant que médecin hygiéniste. Il s'établit à Genève et effectue de nombreuses missions à l'étranger (les États-Unis, Cuba, le Canada, différents pays d'Europe puis l'Afrique). Durant cette période, sa femme entame une procédure de divorce : celui-ci sera prononcé à ses torts en 1926. La même année, Céline s'éprend d'une jeune Américaine, Elisabeth Craig, avec laquelle il entretiendra jusqu'en 1933 des rapports sporadiques mais intenses. Céline, en effet, a trouvé en elle l'incarnation idéale de ses fantasmes : la femme-danseuse, au corps longiligne, nerveux et racé, fait pour la passivité d'un plaisir essentiellement voyeuriste. La même année encore, il rédige la majeure partie de sa première œuvre d'importance, L'Église, pièce satirique en cinq actes, à l'inspiration largement autobiographique (à travers l'égratignage de certains milieux et personnages de la S.D.N., il y montre déjà une certaine verve antisémite).

En 1927, tout en restant associé à des mission ponctuelles de la S.D.N., Céline revient à Paris. Il ouvre un cabinet à Clichy, y assume des vacations régulières au dispensaire municipal, se préoccupe toujours de médecine sociale, écrit de nombreux articles techniques pour des revues spécialisées, conseille quelques sociétés d'industrie pharmaceutique et s'attelle, sans doute en 1929, à la rédaction d'un roman. Il continue de voyager, de se consacrer à des activités purement professionnelles, à contracter des amitiés peu mondaines et à ignorer un milieu bourgeois et artistique qui l'ignore tout autant. Bref, en 1932, personne ou presque ne connaît cet individu de 38 ans, d'origines modestes, autodidacte de formation et non répertorié dans le monde des lettres jusqu'à la parution d'un des grands événements d'écriture de ce siècle, Voyage au bout de la nuit.

Dès sa publication aux éditions Denoël, l'ouvrage agite et divise critiques et lecteurs. Certains rejettent avec dégoût ce qu'ils jugent être une monstruosité littéraire élaborée dans le seul et vain dessein de choquer à tout prix. La plupart parlent aussitôt de chef-d'œuvre, pour des raisons d'ailleurs diverses. Les uns, de droite, saluent en Céline un grand humaniste, doué d'un génie pamphlétaire, capable de dire crûment son fait à une civilisation oublieuse de ses valeurs et de ses vertus : parmi eux, on compte notamment Léon Daudet. Les autres, de gauche, tels Nizan et surtout Trotski qui préfacera la traduction russe de Voyage, célèbrent le contempteur féroce des tares de la société bourgeoise : impérialisme, colonialisme, taylorisme, capitalisme... Tous, en tout cas, s'accordent à souligner les énormes bouleversements opérés par Céline en matière de style et d'expression (mélange des registres de langage, subversion de la syntaxe traditionnelle, confusion des signes de l'écriture et de ceux de l'oralité...). Bouleversements qui n'iront qu'en s'amplifiant.

Un écrivain sauvage

Voyage au bout de la nuit assure donc soudainement la publicité et la consécration d'un écrivain jusqu'alors sauvage, totalement à l'écart des cercles et tribus littéraires. Fait rare dans l'histoire artistique de l'époque accoutumée à consacrer de grands créateurs ci-devant tâcherons et apprentis et non des hommes nouveaux aptes à faire d'un coup d'essai un coup de maître. En réalité, l'accession de Céline à l'écriture n'est pas aussi miraculeuse qu'on le fera accroire. Mais ceci est une histoire que, faute de documents suffisants, on ne peut pour l'instant écrire.

Quoi qu'il en soit, voilà Céline notoire. D'autant plus que, donné gagnant pour le prix Goncourt où la majorité des jurés lui ont promis leur voix, on lui préfère inexplicablement le pâlichon et oublié Guy Mazeline et on lui donne le Renaudot pour lot de consolation : scandale indirectement propice à Céline. Les journalistes prennent le chemin de Clichy, afin de connaître et de faire connaître cette bizarre trouvaille artistique et y enregistrent des épanchements et des confidences que Céline concocte de façon toujours plus subtile : le « monstre » se trouve identifié et humanisé, mais la vérité ne trouve pas toujours son compte. Il sera très souvent malaisé de la circonscrire.

En tout cas, c'est une carrière nouvelle qui s'ouvre pour l'ex-médecin. Ses droits d'auteur lui offrent davantage de liberté ; sa réussite, plus de confiance. Denoël publie, en 1933, L'Église (sans grand succès : il faudra longtemps à Céline pour comprendre que, malgré de très intimes aspirations, il n'a aucun don pour la dramaturgie) ; la presse le consulte fréquemment, et même sur des thèmes extra-littéraires. Lui-même, encouragé, s'attelle à un second roman tout en continuant de voyager et de mener une vie sentimentale complexe. En 1936, paraît Mort à crédit. Le succès public reste important, mais la critique prend ses distances : on y déplore soit des outrances langagières et thématiques, soit des égarements subjectifs et narcissiques (il s'agit du récit d'une enfance et d'une adolescence), soit surtout l'absence de critique idéologique, l'abandon de la volonté d'engagement qui constituait, pour beaucoup, la vertu essentielle de l'auteur de Voyage. C'est un fait que, dès lors, Céline, pour ce qui est de sa production romanesque, ne se préoccupera plus de faire passer des « messages » et se consacrera exclusivement à l'édification d'un style. « Ce n'est pas mon domaine, les idées, les messages. Je ne suis pas un homme à messages. Je ne suis pas un homme à idées. Je suis un homme à style », déclare-t-il en 1957. Certes. Il n'empêche que, de 1937 à 1940, il délaisse momentanément la fiction pour rédiger quatre pamphlets qui comptent parmi les textes les plus violents, les plus délirants et les plus scandaleux du xxe siècle. Aujourd'hui encore interdits de republication, ils ne forment pas moins une part sans doute inacceptable et assez inexplicable, mais intégrante, de la personnalité et de l'œuvre de Céline. Comme le note Philippe Muray : « Quelle passion nous pousse à vouloir qu'il y ait deux Céline, un Céline impeccable, savonné, hygiénique, marionnette lustrée ressortie pour les parades euphoriques de l'avant-garde, et un Céline sordide, contaminé, définitivement enterré dans les cloaques de l'histoire ? »

Céline pamphlétaire : le délire antisémite

Rien pourtant n'aurait pu laisser entrevoir pareille chose. Médecin des pauvres, homme modeste et d'origines et de nature, écrivain généreux salué par la gauche communiste, qui aurait pu soupçonner Céline de haine raciale ? Or, fin 1936, tout en annonçant la parution prochaine de deux romans (Casse-pipe et Honny soit – futur Guignol's Band), Denoël publie un petit libelle de Céline, Mea culpa, anodin d'apparence : comme d'autres, Céline s'est rendu durant l'année en U.R.S.S. ; comme d'autres, il relate les horreurs et les aberrations du stalinisme ; mais, à l'écart des autres, il les explicite en reprenant une vieille idée de droite : le communisme, c'est-à-dire Marx, Engels, Lénine, Trotski et les autres, n'est que l'aboutissement d'un vaste complot juif. Fin 1937, c'est la parution de Bagatelles pour un massacre, tableau apocalyptique d'une France rongée, gangrenée, vidée de sa substance par une horde de rastaquouères et de métèques. En 1938, L'École des cadavres : ce sont les éléments juifs de la finance new-yorkaise qui fomentent la guerre mondiale afin de ruiner l'Europe et de tirer profit de sa reconstruction. Enfin, Les Beaux Draps en 1941, conclusion mi-amère, mi-ironique tirée de la débâcle française et vérification triomphante des prédictions annoncées.

Quelles explications apporter à un tel déploiement fantasmatique ? Comment sinon légitimer, du moins expliquer un tel discours ? Par l'opportunisme et des bénéfices à court terme ? Certainement pas. Sartre, dans La Question juive, a beau accuser Céline d'avoir été stipendié par les nazis ; Jünger, dans son Journal, d'avoir frayé avec la Kommandantur et Otto Abetz : rien ne prouve, pour l'instant, que l'antisémite Destouches ait été un authentique collaborateur. Des témoignages contradictoires, d'ailleurs, existent, émanant d'anciens résistants ou d'intellectuels juifs. Ce qui n'excuse aucunement l'ignominie des thèses soutenues par Céline, mais les relègue au rang de la pure et simple psychopathie. Comme tente de le montrer J.-P. Richard dans Nausée de Céline : « Une illumination frappe alors Céline : cette cause première, à la fois microbe de notre maladie et raison de notre nausée, il n'y a pas à la chercher très loin : elle existe parmi nous, sous notre main, familière et multiple, c'est le juif. Voici donc Céline livré, sans retenue, à toute l'extension de la névrose antisémite : névrose qui nourrit et qui répercute hors de lui l'extrême singularité de son fantasme. »

Les années d'exil

En tout cas, la publication des pamphlets attire aussitôt à Céline des désagréments. Il abandonne les fonctions médicales qu'il occupait. En 1939, il est condamné pour diffamation. Denoël retire deux titres de la vente. Céline s'engage comme médecin à bord d'un paquebot dont l'existence est interrompue par la rencontre inopinée et brutale d'un sous-marin anglais. En 1940, il est médecin-chef au dispensaire de Sartrouville, puis, jusqu'en 1944, attaché au dispensaire de Bezons. Durant cette période, il adresse de multiples lettres aux journaux : manifestations spontanées qui ne sont jamais des demandes officielles de la presse. En 1941, il s'établit à Montmartre et s'entoure d'un cercle d'amis dont Marcel Aymé, Robert Le Vigan et le peintre Gen Paul. En 1943, il épouse la danseuse Lucette Almanzor et surtout renoue avec la production romanesque, reprenant les projets élaborés plus tôt : Casse-pipe, chronique de ses années de régiment (le manuscrit de ce roman dont nous ne connaissons que des fragments disparaîtra lors du pillage de l'appartement parisien de Céline en 1944) et surtout Guignol's Band, publié en 1945 (la suite de cette fiction – Guignol's Band, II, ou Le Pont de Londres – paraîtra de façon posthume en 1964). Là, Céline élague définitivement les incises et les digressions humanistes qui grevaient ses œuvres précédentes. De même, il aère son écriture en la libérant des pesanteurs de la syntaxe traditionnelle ainsi que des exigences de logique et de linéarité de la narration classique. Désormais, ce sont de simples groupes de mots espacés en même temps qu'unifiés par des points de suspension, des îlots de sens pris dans une même matière et reliés par la trame du discours. À cet égard, Guignol's Band, dès ses premières lignes, ouvre un nouveau chapitre de la littérature française moderne : « Braoum ! Vraoum !... C'est le grand décombre !... Toute la rue qui s'effondre au bord de l'eau !... C'est Orléans qui s'écroule et le tonnerre au Grand Café !... Un guéridon vogue et fend l'air !... Oiseau de marbre !... virevolte, crève la fenêtre en face à mille éclats !... »

En 1944, Céline, conscient de la défaite imminente de l'Allemagne et des dangers qu'il encourt, décide de quitter la France. Son but est de gagner le Danemark, pays neutre où il a eu la précaution de faire virer une part de l'argent que lui ont apporté ses droits d'auteur. Mais, pour cela, il doit transiter par l'Allemagne. En juin 1944, il arrive avec sa femme à Baden-Baden où, des difficultés administratives empêchant la poursuite de son voyage, il est contraint de rester. Situation d'attente relativement confortable à laquelle la débâcle allemande et le repliement du gouvernement de Vichy vont mettre fin. Céline demande alors à rejoindre Pétain et son entourage, réfugiés au château de Sigmaringen. Il y restera cinq mois en qualité de médecin : période riche d'expériences et de choses vues qu'il restituera dans ses chroniques d'après-guerre. En 1945, il est enfin autorisé à rejoindre Copenhague où il séjournera plus ou moins clandestinement.

Dans le même temps, en France, un mandat d'arrêt est délivré contre lui sous l'inculpation de trahison et, peu après, une demande d'extradition adressée au gouvernement danois. En attendant que l'affaire soit éclaircie, Céline est incarcéré ; il restera durant quatorze mois en prison. Cette détention, évidemment, se révèle éprouvante, physiquement et nerveusement (Céline, par la suite, en exagérera, comme d'habitude, les conditions ; il ne faut pas néanmoins oublier les amoindrissements qu'il a subis). Mais elle lui offre quand même la possibilité de se défendre, de s'expliquer, de se justifier et, surtout, de temporiser, en attendant que tombe la fièvre de l'épuration. Bref, parce qu'il s'y est fait beaucoup d'amis et d'appuis, le Danemark sauve Céline des boulimiques tribunaux d'exception et, sans doute, des pelotons d'exécution : l'exil sera donc vraiment le moindre mal.

À sa sortie de prison, Céline est mis quelque temps en surveillance hospitalière, avant de se trouver libéré sur parole, en 1947 ; mais il lui est impossible de rentrer pour l'instant en France. Dans l'attente de jours meilleurs, il reprend ses activités littéraires, achève Guignol's Band, II, met en chantier Féerie pour une autre fois et rédige deux petits arguments de ballets : Foudres et flèches et Scandale aux Abysses. Par ailleurs, ayant averti la société Denoël qu'il s'estimait délié de son contrat, il se met en quête d'un nouvel éditeur en vue de la publication mais aussi de la réédition de ses œuvres, tâche que sa situation de proscrit ne rend pas aisée. Il prend néanmoins contact avec Jean Paulhan et surtout rencontre en 1948 un jeune admirateur, Pierre Monnier, résolu à tout entreprendre pour mettre fin au silence qui entoure désormais l'œuvre de Céline en France. À cette fin, Monnier crée de toutes pièces une maison d'édition, Frédéric Chambriand, qui publie Casse-pipe (fragments inédits qui font l'objet d'une livraison préalable des Cahiers de la Pléiade) ainsi que Scandale aux Abysses et ressort Mort à crédit. Mais l'essentiel des efforts de Céline, durant cette période, est évidemment consacré à la préparation de son retour en France et donc à la levée des charges pesant contre lui. Pour cela, il bat le rappel de ses relations et amitiés parisiennes, écrit beaucoup et à tout le monde, rédige plusieurs plaidoyers et justifications. Le 21 février 1950 se déroule son procès : Céline est condamné à un an de prison, cinquante mille francs d'amende et déclaré en état d'indignité nationale. Mais, dès l'année suivante, le tribunal militaire le fait bénéficier, en tant qu'ancien combattant blessé de guerre, d'une amnistie.

La difficile reconquête de la célébrité

En 1951, Céline revient définitivement en France. Il acquiert à Meudon un modeste pavillon qu'il occupera jusqu'à sa mort (là, sous l'obscure identité de Destouches, très changé physiquement par les épreuves de la guerre et de l'exil, protégé des importuns par une cohorte de bergers allemands, il reprendra, par nécessité financière, l'exercice de la médecine tandis que sa femme assurera des cours de danse). La même année, il signe avec les éditions Gallimard un contrat portant sur la réédition de cinq anciens titres. En 1952 paraît Féerie pour une autre fois : le livre ne rencontre pas même un succès d'estime ; en 1954 est publié Féerie pour une autre fois, II ou Normance : de nouveau, silence de la critique et indifférence du public.

Quelles raisons attribuer à un tel insuccès ? Il y a d'abord le fait, évident, que l'image de marque de Céline d'avant-guerre est ternie, voire effacée : un trop long retrait de la scène culturelle, des engagements idéologiques plus que troubles, des démêlés avec la justice dégradent une popularité ; vingt ans après Voyage, le retour littéraire de Céline se révèle problématique. Les lecteurs se sont renouvelés. Des auteurs notoires, nobélisés ou nobélisables, font florès. De plus, à une heure où le public, toujours traumatisé par la guerre, l'Holocauste, Hiroshima et Yalta, recherche sinon des maîtres à penser, du moins des compagnons de désespoir, Céline, lui, ne se préoccupe que de l'élaboration d'une « petite musique » langagière ; alors que s'épanouissent le roman existentialiste et le théâtre de l'absurde, il refuse farouchement l'idée et la thèse et se veut simple et humble artisan de l'écriture. Enfin, l'influence grandissante des médias impose de nouveaux modes de publicité et de promotion artistiques : l'article élogieux d'un critique érudit d'une revue de bon ton ne suffit plus à faire vendre ; il faut être entendu et compris du plus grand nombre et, à cette fin, ne pas hésiter à ressasser et à radoter. Principe sommaire, mais efficace dont Céline, aiguillé par son éditeur, n'allait pas tarder à comprendre l'importance.

La campagne de presse qu'il va dès lors mener en vue de reconquérir sa célébrité d'antan aura deux objets principaux : d'une part, expliquer, définir sa démarche artistique et en montrer la cohérence ; d'autre part, dresser un autoportrait et une autobiographie sinon flatteurs, du moins aptes à engendrer l'indulgence, voire la commisération des foules non prévenues. Pour ce qui est du premier point, paraissent, en 1954, les Entretiens avec le Professeur Y. Là, sous la forme d'une interview imaginaire, Céline résume, de façon fréquemment métaphorique, le projet d'ensemble de son œuvre : à savoir restituer l'émotion, l'affectivité du langage parlé dans le langage écrit avec tout ce que cela comporte de subversion et de violation de la syntaxe française habituelle (il aura l'occasion, ici et là, de détailler tel ou tel aspect de son style : le rôle des points de suspension, l'utilisation de l'argot...).

Par ailleurs, en ce qui concerne sa personnalité et sa vie, Céline ne cessera, à qui voudra bien l'entendre, de se présenter en victime : enfant martyr, apprenti exploité, jeune chair à canon, autodidacte besogneux, ancien combattant meurtri par l'ingratitude de ses compatriotes, vieux mutilé de guerre contraint d'écrire pour gagner sa vie, tels sont les thèmes de l'immuable scénario que Céline, brouillant les cartes, estompant les faits délicats, occultant des pans entiers de sa vie, distillera pendant dix ans, matois mais convaincu, à ses interlocuteurs.

Toute peine méritant salaire, Céline revient peu à peu aux premiers rangs. Ses trois derniers ouvrages – D'un château l'autre, Nord, et Rigodon (de publication posthume) –, chroniques de son périple germanique et de ses pérégrinations jusqu'au Danemark, lui ramènent de façon assez massive les lecteurs. On l'entend à la radio ; on le voit même à la télévision où il accentue à plaisir sa déchéance. Il vitupère encore contre les Français, lourds et alcooliques, et prophétise l'invasion prochaine de l'Europe par les Chinois. En 1959 est projetée une édition de Voyage et de Mort à crédit en Pléiade. Elle ne sera pas publiée du vivant de Céline : celui-ci meurt d'une congestion cérébrale, le 1er juillet 1961.

Très prisée par la critique, surtout universitaire, depuis les années soixante-dix, l'œuvre de Céline continue néanmoins de susciter des interrogations. Par beaucoup d'aspects, elle semble animée d'une très stricte logique interne que l'on a aujourd'hui assez bien définie et étudiée. Par d'autres, elle s'avère encore déconcertante (peut-être parce qu'elle est toujours en partie interdite de publication). Céline ne se classe décidément pas aisément dans un tableau de la littérature française contemporaine.

—  Philippe DULAC

Bibliographie

※ Œuvres de Louis-Ferdinand Céline.

Sauf indication contraire, les œuvres de Céline sont publiées actuellement aux éditions Gallimard. Œuvres romanesques, sous la dir. de H. Godard, 3 vol., Bibl. de la Pléiade, 1979-1988 ; Œuvres, 9 vol., éd. F. Vitoux, Club de l'honnête homme, 1981-1983 ; La Vie et l'Œuvre de Philippe-Ignace Semmelweis, thèse de doctorat en médecine, 1924 (in Cahiers Céline, no 3) ; Voyage au bout de la nuit, 1932 ; L'Église, 1933 ; Mort à crédit, 1936 ; Mea Culpa, Denoël, 1936 ; Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937 ; L'École des cadavres, Denoël, 1938 ; Les Beaux Draps, Denoël, 1941 ; Guignol's Band, I, 1944 ; Féerie pour une autre fois, I, 1952 ; Casse-pipe, 1952 ; Féerie pour une autre fois, II : Normance, 1954 ; Entretiens avec le professeur Y, 1955 ; D'un château l'autre, 1957 ; Ballets sans musique, sans personne, sans rien, 1959 ; Nord, 1960 ; Le Pont de Londres (Guignol's Band, II), 1964 ; Rigodon, 1969 ; Progrès ou Périclès (inédit de 1924-1926), Mercure de France, 1978 ; Maudits Soupirs pour une autre fois, 1985 ; Le Style contre les idées, Complexe, 1987 ; 31 cité d'Antin, Lérot, 1988.

Articles, entretiens et correspondances

L.-F. Céline, no spéc. des Cahiers de l'Herne, Paris, 1972, rééd. 1988 ; « Tout Céline », Magazine littéraire, no 116, Paris, 1976 ; Cahiers Céline, Gallimard, depuis 1976 ; L.-F. Céline, Lettres modernes-Minard, depuis 1975

P. Monnier, Ferdinand furieux. Avec 313 lettres de L.-F. Céline, L'Âge d'homme, 1979

Lettres à la N.R.F. 1931-1961, éd. P. Fouché, Gallimard, 1991

Lettres de prison à Lucette Destouches et à Maître Mikkelsen : 1945-1947, éd. établie, présentée et annotée par F. Gibault, Gallimard, Paris, 1998

Lettres à Albert Paraz, éd. J. Louis, Gallimard, Paris, 1999

※ Études

I. Blondiaux, Céline, portrait de l'artiste en psychiatre, Société d'études céliniennes, Paris, 2005

J.-P. Dauphin, Céline et les critiques de notre temps, Garnier, Paris, 1976

F. Gibault, Céline, t. 1 : Le Temps des espérances 1894-1932, t. 3 : Cavalier de l'apocalypse 1944-1961, Mercure de France, Paris, 1977-1981

H. Godard, Poétique de Céline, Gallimard, 1985 ; Céline scandale, Gallimard, Paris, 1998

J. Kristeva, Polylogue, Seuil, 1977 ; Pouvoirs de l'horreur, ibid., 1980

P. Muray, Céline, Seuil, Paris, 1981

H. Pedersen, Le Danemark a-t-il sauvé Céline ?, Plon, Paris, 1975

J.-P. Richard, Nausée de Céline, Fata Morgana, Montpellier, 1973, rééd. 1991 ; Microlectures, Seuil, 1979

D. de Roux, La Mort de Céline, C. Bourgois, Paris, 1966 ; rééd. 1983

E. Seebold, Essai de situation des pamphlets de L.-F. Céline, Lérot, 1985

F. Vitoux, La Vie de Céline, Grasset, Paris, 1988.

Bibliographie

J.-P. Dauphin, Essai de bibliographie des études en langue française consacrées à L.-F. Céline, t. 1 : 1914-1944, Minard, Paris, 1977 ; Bibliographie des écrits de L.-F. Céline. 1918-1984, Univ. de Paris-VII, 1985.

Écrit par :

  • : agrégé de lettres modernes, ancien élève de l'École normale supérieure

Classification


Autres références

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CÉLINE LOUIS-FERDINAND - (repères chronologiques)

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27 mai 1894 Naissance à Courbevoie, en banlieue parisienne, de Louis Ferdinand Destouches, nom de baptême de Céline.1899 Sa famille s'installe passage Choiseul, à Paris. Elle y restera huit ans.1900 Exposition universelle de Paris.1912 S'engage pour trois ans dans un régiment de cuirassiers. […] Lire la suite

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Paru en mai 1936, Mort à crédit est le deuxième roman de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961). Quatre ans plus tôt, ce médecin de banlieue, tard venu à l'écriture, avait créé l'événement littéraire avec Voyage au bout de la nuit. Ce livre coup de poing, d'une rare violence de ton et de vision, avait divisé les critiques. Beaucoup néanmoins y avaient vu un chef […] Lire la suite

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PASSAGES, architecture

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ROMAN - Roman et société

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Dans le chapitre « La société dans le roman »  : […] Quand on étudie comment les sociétés vivent, s'expriment dans le romanesque, il faut d'abord se garder de tout sociologisme. Nul roman, même l'œuvre de Balzac, ne donne du social une image innocente ou totale. La description sociologique due aux romanciers dépend du statut idéologique des groupes sociaux qu'ils mettent en scène. Stendhal se distingue d'un romancier « romantique » par la lucidité a […] Lire la suite

VITOUX FRÉDÉRIC (1944- )

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La mémoire familiale joue un rôle particulièrement important dans l'œuvre de Frédéric Vitoux ; aussi se doit-on d'évoquer d'emblée les origines de cet écrivain, né à Vitry-aux-Loges (Loiret) le 19 août 1944, fils de Pierre Vitoux, journaliste au Petit Parisien , condamné à la Libération pour intelligence avec l'ennemi. Frédéric Vitoux est également le petit-fils de Georges Vitoux, bibliophile, jou […] Lire la suite

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Pour citer l’article

Philippe DULAC, « CÉLINE LOUIS-FERDINAND », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 23 mai 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/louis-ferdinand-celine/