LE CERVEAU INTIME (M. Jeannerod)Fiche de lecture

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Siège de nos sens, de notre mémoire et de notre pensée, à ce titre, enjeu d'une longue convoitise théologique, philosophique et scientifique, le cerveau n'a encore livré qu'une infime partie de ses secrets. Marc Jeannerod (1935-2011) s’est s'attaché pendant plus de trente ans à en décrypter le fonctionnement. Professeur à l'université Claude-Bernard-Lyon I et directeur de l'Institut des sciences cognitives, internationalement connu pour ses développements théoriques et ses travaux expérimentaux, il fut l'un des ardents défenseurs de la théorie moniste de l'esprit. Ses réflexions sur les liens existants entre corps et esprit, entre biologie et philosophie, constituent les chapitres les plus passionnants de son ouvrage, Le Cerveau intime (Odile Jacob et Cité des sciences et de l'industrie, 2002). « Le cerveau fait partie du corps », nous rappelle-t-il en guise d'introduction du chapitre intitulé « Le cerveau et le corps ».

Pour l'auteur, le cerveau est l'organe qui permet aux individus d'exister. Il nous apprend que l'individuation comprend une composante génétique qui s'inscrit épigénétiquement (c'est-à-dire en liaison avec le développement de l'activité cérébrale), et cela de façon continue, dans la structure du cerveau, de l'embryon à l'adulte. Il rappelle, à travers ce double renvoi à la génétique et à l'histoire d'un individu, à quel point la pensée n'est pas une substance sécrétée, mais plutôt un rapport permanent entre l'individu et son milieu. Ce thème justifie à la fois le titre donné à l'ouvrage et les tentatives entreprises afin de pénétrer le monde secret de nos pensées et de nos sentiments.

Au-delà de cet aspect théorique, Marc Jeannerod expose les relations étroites qui existent entre la neurobiologie et la médecine, en particulier celle qui traite des désordres mentaux. Il défend la thèse selon laquelle la clinique fournit des modèles qui nourrissent et enrichissent sans cesse sa grande et puissante voisine, la neurobiologie. Nous découvrons au fur et à mesure de notre lecture que les approches des sciences cognitives, de la psychanalyse et de l'observation clinique se trouvent confrontées aux modèles expérimentaux, à la neurobiologie et à l'imagerie médicale, le tout sous le couvert parfois prégnant des théories de l'évolution.

Marc Jeannerod est un spécialiste des sciences de la conscience ou neurosciences cognitives. À la frontière entre la neurobiologie et la psychologie, celles-ci ont pour objectif principal de comprendre les bases cérébrales de fonctions cognitives de haut niveau telles que la reconnaissance des formes, la planification, la compréhension et la production du langage, le raisonnement. Pour l’auteur, il s'agit d'un champ d'investigation interdisciplinaire qui comprend aussi bien la biologie du système nerveux que les sciences de l'homme et de la société, couvrant les aspects les plus théoriques et abstraits comme les développements médicaux, technologiques et industriels. À ce titre, il nous montre combien il est important de combiner les sciences du comportement à la physiologie cérébrale, le plus souvent chez l'homme, mais aussi chez l'animal, en particulier chez les primates.

On l'aura compris, déchiffrer l'organisation du cerveau et sa logique est l'une des questions centrales que l'auteur aborde avec panache. Pour découvrir les mécanismes intimes et les règles sous-jacentes au fonctionnement cérébral, il a choisi de présenter le cerveau sous des angles divers : au niveau microscopique où interagissent les molécules, au niveau cellulaire où l'on découvre le neurone comme unité de traitement, au niveau des assemblées cellulaires qui effectuent des opérations de codage, de filtrage, de mémorisation et de rappel des informations, jusqu'au niveau global du comportement de l'animal en réponse à des signaux externes.

Si nous découvrons dans la première partie du livre comment le cerveau se développe, il reste à comprendre comment sont contrôlées la genèse des multiples types de neurones et la mise en place des circuits neuronaux hautement spécifiques. Il y a ici une imbrication d'influences génétiques et épigénétiques qui n'est observée dans aucun autre système. De même, la question reste ouverte de savoir dans quelle mesure les processus de mémorisation, d'apprentissage et de création de la pensée, abordés dans les derniers chapitres, récapitulent des mécanismes du développement, en créant par exemple de nouvelles connexions neuronales et en en supprimant d'autres.

Plus largement, nous pouvons nous poser la question suivante : l'étude d'activités cognitives comme le langage ou la conscience pourra-t-elle un jour faire l'économie de l'observation du comportement d'un sujet parlant, pensant et conscient ? Ou, à l'inverse, les recherches qui visent à établir une corrélation entre le fonctionnement d'une région cérébrale et divers degrés de conscience seraient-elles par définition résistantes à une approche réductionniste ? Nous retrouvons ces interrogations à plusieurs reprises tout au long du Cerveau intime sans entrevoir de réponse possible.

À ce titre, l'exposition du même nom, conçue scientifiquement par Marc Jeannerod, constituait un complément utile à l'ouvrage en faisant place à l'expérimentation (Cité des sciences et de l'industrie, Paris, 22 octobre 2002-30 août 2003). En regroupant un ensemble de dispositifs sensoriels centrés sur les thèmes « ce qui agit en moi, ce que je ressens, ce que je sais, ce que je pense et ce que je suis », elle permet concrètement de matérialiser les étapes par lesquelles la conscience émerge chez l'homme et comment se construit une personnalité.

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Pierre-Marie LLEDO, « LE CERVEAU INTIME (M. Jeannerod) - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-cerveau-intime/