KURDES

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La question kurde depuis les deux guerres régionales

La donne de la question kurde, l'une des questions majeures du Proche-Orient depuis les années 1920, a été largement modifiée entre la guerre du Golfe de 1991 et la guerre d'Irak qui a vu le renversement du régime de Saddam Hussein à la suite de l'occupation américaine en 2003. Si cette question resta vivace en Iran, comme en témoigne l'assassinat de dirigeants kurdes iraniens en Europe (en 1989 et en 1992), c'est surtout en Irak et en Turquie qu'elle s'imposa comme source de conflit.

L'évolution de la question kurde en Irak

Les Kurdes irakiens virent dans la guerre du Golfe de 1991 l'occasion d'en finir avec le pouvoir ba'athiste qui avait eu massivement recours aux armes chimiques contre eux. Encouragés par les appels américains à renverser Saddam Hussein, ils se révoltèrent en mars-avril 1991 comme les shi'ites au sud et certaines banlieues de Bagdad. Ces révoltes ne furent cependant pas soutenues par les alliés et furent écrasées par les gardes républicains. La répression réveilla les craintes d'un nouveau recours irakien aux armes chimiques, provoquant la fuite de deux millions de personnes vers la Turquie et l'Iran.

Les deux révoltes ne connurent cependant pas le même destin : alors que les shi'ites et les insurgés bagdadis étaient écrasés à l'abri des regards extérieurs, l'exode kurde se déroulait devant les caméras, ce qui contribua à mobiliser les opinions publiques occidentales. Cette médiatisation fut un facteur du fléchissement de la position américaine. Pressé par la France et la Turquie, Washington accepta de décréter la zone au nord du 36e parallèle « zone protégée », interdite à l'armée irakienne. La résolution 688 du Conseil de sécurité de l'O.N.U. (avril 1991) ratifia cette décision, appuyée par l'opération « Provide Comfort », destinée à assurer le retour des réfugiés. Une force alliée (« Poised Hammer ») fut chargée de protéger le personnel de l'O.N.U. et la population civile. La mise en place de ces mesures coïncida avec le retrait de l'administration irakienne, la zone s'élargissant de facto pour inclure la province de Suleymaniyeh.

Autonomie de fait et guerre fratricide

Ainsi, l'opération « Provide Comfort » donna naissance à une autonomie de fait du Kurdistan d'Irak, concrétisée d'abord par le transfert de l'autorité du pouvoir ba'athiste au Front du Kurdistan, qui regroupait les principaux partis kurdes, puis par l'organisation d'élections régionales (19 mai 1992). Les résultats de cette consultation, donnant une courte avance au Parti démocratique du Kurdistan (P.D.K.) de Massoud Barzani, furent « réajustés » pour permettre une égale représentation entre ce parti et l'Union patriotique du Kurdistan (U.P.K.) de Jalal Talabani.

Le gouvernement issu de ces élections promit de s'atteler à des tâches hautement symboliques : reconstruction économique, organisation d'une armée unifiée, proclamation d'un État fédéré... Mais le statu quo, basé sur le partage du pouvoir entre les deux formations, ne pouvait durer. Le problème de la redistribution des ressources douanières (entre 100 000 et 200 000 dollars par jour), la rivalité entre les deux formations, les divisions linguistiques (kurmandji-sorani) étaient autant de sources de tensions. La présence de quelque 200 000 miliciens dans les villes, signe d'une économie de prédation, l'attitude à adopter face au Parti des travailleurs du Kurdistan (P.K.K.) qui tentait d'utiliser la région comme base arrière contre la Turquie... constituaient d'autres facteurs de conflit.

Ces tensions finirent par provoquer des affrontements entre les deux formations à partir de 1994 et bloquèrent le gouvernement local. La guerre interne fit, jusqu'à son arrêt en 1998, plusieurs milliers de morts avant d'aboutir à un partage de fait du Kurdistan, entre le P.D.K. contrôlant la région kurmandji (au nord, autour de Zakho) et l'U.P.K. dominant la région soran (au sud, autour de Suleymaniyeh), ainsi qu'à certains moments la ville d'Erbil, siège du gouvernement.

Ces affrontements s'inscrivirent aussi dans des logiques d'alliances régionales. L'U.P.K. se rapprocha de Téhéran, alors que le P.D.K., s'affrontant militairement avec le P.K.K., se trouva allié de fait avec la Turquie. Ces alliances allaient de pair avec la présence militaire des deux pays dans la région. Prétextant les activités des combattants kurdes d'Iran, Téhéran organisa plusi [...]

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Chute du régime du général Kassem, 1963

Chute du régime du général Kassem, 1963
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Réfugiés kurdes d'Irak, vers 1974

Réfugiés kurdes d'Irak, vers 1974
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Peshmerga

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Victimes de la guerre Irak-Iran

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Écrit par :

  • : chargé de conférences au Centre universitaire de langues orientales vivantes
  • : directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales
  • : écrivain, journaliste
  • : journaliste, chef du département Moyen-Orient et de la rubrique Proche-Orient au Journal Le Monde

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Pour citer l’article

Thomas BOIS, Hamit BOZARSLAN, Christiane MORE, Éric ROULEAU, « KURDES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/kurdes/