BALTRUŠAITIS JURGIS (1903-1988)

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Une logique de l'égarement

Jurgis Baltrušaitis a donné à une seconde série d'ouvrages le titre générique Perspectives dépravées. Sans chercher à se limiter à une époque donnée, ces livres étudient les jeux savants de l'œil et de l'esprit, les manières de modifier les vues habituelles sur le monde. Ils mettent en évidence des songes scientifiques et poétiques, des fables et leurs figurations. Ils révèlent comment la raison choisit parfois de délirer et comment le calcul peut accepter de servir l'illusion. Ils décrivent « le dérèglement des règles et les règles du dérèglement ». Ils montrent les figures par lesquelles une logique de l'égarement et les divagations de la raison se manifestent. On peut opposer ici le projet de Kant, lorsqu'il étudie « l'insociable sociabilité », et celui de Jurgis Baltrušaitis. Kant veut étudier « les ruses de la raison » à l'intérieur de l'histoire politique ; Baltrušaitis expose les ruses de la folie à l'intérieur de l'histoire des formes, des légendes et des pensées. Les livres de cette série racontent comment la raison accepte de se compromettre en de singulières stratégies, parfois bien dangereuses. Jurgis Baltrušaitis aime citer la phrase écrite vers 1530 par Heinrich Cornelius Agrippa von Nettesheim : « Il n'y a rien de plus périlleux que de folier par raison. »

Dans cette seconde série de livres, Anamorphoses (1955 ; texte profondément modifié dans chacune des éditions suivantes) est sans doute le mieux connu. Dans l'anamorphose, jeu optique permettant la déformation, la dislocation et la reconstitution d'une forme, l'œuvre tout entière de Jurgis Baltrušaitis trouve en quelque sorte son blason, son emblème et aussi son objet idéal.

Les recherches de Baltrušaitis, qui montrent l'importance d'un regard de biais sur les formes, sur l'histoire, qui partent des marges (celles d'un manuscrit enluminé, celles d'une région de diffusion des formes) pour aller vers le centre, ont à voir (de façon un peu énigmatique) avec les travaux des mathématiciens et des artistes sur l'anamorphose. L'exemple le plus célèbre de cette technique, projetant les formes hors d'elles-mêmes, de façon qu'elles se redressent lorsqu'elles sont regardées à partir d'un point de vue déterminé, se trouve dans les Ambassadeurs de Holbein. La tête de mort qui s'y trouve en anamorphose transforme l'œuvre en une « Vanité » qui vise à nous faire prendre distance par rapport au monde des sensations et par rapport aux connaissances scientifiques. Un message religieux s'inscrit d'abord dans une forme énigmatique... En 1984, la réédition du livre montrera le retour de l'usage de cette technique, depuis 1975 environ, dans les peintures, les cartes à jouer, les publicités, les spéculations philosophiques, les critiques littéraires.

Aberrations. Quatre essais sur la légende des formes (1957) propose l'histoire de quatre fables : celle de la bête dans l'homme (les physiognomonies animales) ; celle de l'image (prémonitoire ou non) dans la pierre ; le conte qui veut voir l'édifice gothique comme une forêt continuée par d'autres moyens, comme une forêt pétrifiée ; enfin le rêve de résumer le monde entier dans un jardin, de miniaturiser l'immense, sans affaiblir ses effets sur nous. La Quête d'Isis (1967) étudie l'égyptomanie, les délires sur l'écriture, la religion et les dieux égyptiens. Dans cette enquête passionnante comme un roman policier, des noms peu connus de mystificateurs, de fanatiques, d'illuminés, de constructeurs de systèmes rencontrent des noms célèbres : Leibniz qui oppose l'écriture égyptienne qu'il estime populaire à l'écriture chinoise, « peut-être plus philosophique » ; Mozart dont La Flûte enchantée, inspirée par des écrits maçonniques, est un moment de la quête d'Isis ; Napoléon qui, en 1811, signe des Lettres patentes de concession d'armoiries en faveur de la ville de Paris : la proue du vaisseau antique est « chargée d'une figure d'Isis, assise, d'argent, soutenu d'une mer de même, et adextré en chef d'une étoile aussi d'argent ». Les fantasmes égyptiens commencent parfois par des jeux avec les sonorités des mots, parfois par la recherche d'une langue des origines, parfois par des rêves autour de l'invention de la bière et des boissons fermentées, parfois par l'interprétation plus ou moins téméraire de découvertes archéologiques.

Dans sa recherche de textes, d'images et d'événements peu connus ou inconnus, Jurgis Baltrušaitis ne se contente pas d'exposer un ensemble, de bizarreries fascinantes ; il montre comment s [...]

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Écrit par :

  • : professeur émérite de philosophie de l'art à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, critique d'art, écrivain

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Pour citer l’article

Gilbert LASCAULT, « BALTRUŠAITIS JURGIS - (1903-1988) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jurgis-baltrusaitis/