JARMUSCH JIM (1953- )

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La vie dans les marges

Avec Broken Flowers, l'auteur revient à la conception urbaine et documentaire de ses premiers films, sans recourir à la même stylisation : cet opus, certes laconique et épousant à nouveau le modèle du road-movie, est assez fluide dans sa construction, et aussi, certainement, davantage susceptible de toucher un grand public. À la suite d'une suggestion de son voisin, Don Johnston, un bourgeois quinquagénaire (Bill Murray pour qui le rôle a été écrit) s'efforce de retrouver un hypothétique fils qu'il aurait eu, il y a près de vingt ans. Muni d'une liste de ses maîtresses de l'époque, il va traverser les États-Unis et faire des rencontres de plus en plus éprouvantes. Les « fleurs brisées » du titre renvoient aux divers bouquets que le voyageur offre à chacune de ses ex-maîtresses. Cela va du beau bouquet réservé à Laura (Sharon Stone), première femme de la liste, au médiocre assemblage de fleurs des champs cueillies sur place et destinées à Penny la routarde, dernière femme vivante du lot, la plus agressive.

Bill Murray est aussi seul que l'étaient John Lurie ou Tom Waits dans Down by Law (1986). Mais son âge lui tisse un passé peuplé de fantômes qui soudain s'incarnent. C’est la première fois, depuis Permanent Vacation, qu'un personnage de Jarmusch accomplit un voyage géographique mais aussi introspectif qui est à la fois une métaphore de lui-même et une vision désabusée des États-Unis. Vingt-cinq ans ont passé, les pionniers de la contre-culture ont vieilli : Don n'est plus ce jeune désœuvré qui s'apprêtait à partir pour l'Europe... Il a dû en revenir. Les univers multiples qui se donnent rendez-vous dans Broken Flowers trouvent un écho jusque dans la bande-son du film qui revisite plusieurs décennies de pop culture.

Dans The Limits of Control (2009), film en partie raté, Jim Jarmusch déconstruit la structure du film de genre (le thriller) qu’il avait forgée pour Ghost Dog : dans une Espagne fantomatique, Solitaire (Isaach de Bankolé), un tueur à gages, erre de faux indices en fausses pistes avant que l’objet de sa « quête » ne se concrétise d’une manière stylisée et arbitraire.

D’une toute autre nature est Only Lovers Left Alive (2013), qui se confronte au thème du vampirisme. Comme dans Ghost Dog, Jim Jarmusch joue le jeu et respecte le genre qu’il manipule. Mais c’est pour mieux se livrer, à nouveau, à un constat désabusé de l’état du monde contemporain, consumériste et dépourvu d’éthique. Adam (Tom Hiddleston) est un vampire musicien pluri-centenaire. Il survit à Detroit grâce à la notoriété acquise auprès de fans fervents, et s’accomode des exigences du xxie siècle en achetant du sang à un revendeur plutôt qu’en tuant pour se le procurer. Son amie Eve (rôle tenu par Tilda Swinton, égérie de Derek Jarman, grand nom de l’underground britannique), recluse à Tanger ‒ ville légendaire de la beat generation ‒, vient le rejoindre. Des circonstances imprévues les conduiront à tuer malgré tout. L’évocation de ces deux univers parallèles, Detroit et Tanger, est pour Jarmusch l’occasion de réaffirmer son dandysme et la souveraineté de l’art.

Avec Paterson (2016), son film le plus « classique » et le plus apaisé, le cinéaste développe une approche minimaliste des personnages et du sujet tendant à l’abstraction narrative et à la variation continue. Après des films choraux, Night on Earth (1991) et Broken Flowers (2005), Jarmusch revient avec un rare bonheur à l’observation d’un microcosme, celui composé par le conducteur de bus et poète Paterson (Adam Driver) et sa compagne Laura (Golshifteh Farahani), férue de cuisine exotique et de musique country.

Paterson, J. Jarmusch

Photographie : Paterson, J. Jarmusch

La poésie est ce qui s'écrit et ce qui se vit, d'un seul mouvement. Dans Paterson, Jim Jarmusch développe une belle variation sur le temps, sans exclure l'humour, comme dans les échanges entre le poète (Adam Driver) et sa compagne (Golshifteh Farahani). 

Crédits : Album/ Amazon Studios/ Mary Cybulski/ AKG-images

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Paterson, de nouveau un personnage jeune, vit à Paterson (New Jersey), qui fut la ville du poète William Carlos Williams, dont l’œuvre majeure s’intitule Paterson (1946-1958). Pour cette épopée urbaine, miroir de l’Amérique, Williams préférait le concret, le « local », à l’idéologique ou aux renvois appuyés à la « grande » culture. Le cinéaste déploie avec maestria un rituel très précis qui enserre les actions et déplacements de Paterson dans un périmètre géographique réduit. Ces différents moments ont pour lien les poèmes qu’il compose. La répétitivité ainsi mise en place varie selon les jours.

Jarmusch a épuré son style, ne laissant que l’essentiel afin d’aiguiser notre attention et de susciter notre angoisse lorsque l’incident se produit : a [...]

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Raphaël BASSAN, « JARMUSCH JIM (1953- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jim-jarmusch/