IMITATION, esthétique

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Inscrite au cœur de la plupart des poétiques et des esthétiques, l'imitation est l'une des notions les plus chargées de la pensée des arts. Qu'il s'agisse de la littérature artistique dans son ensemble, de l'histoire ou de la théorie des arts et de la philosophie de l'art, il n'est pas d'écrit qui, depuis l'Antiquité, ne l'aborde, ne s'y réfère, ou ne la rejette.

Elle n'a aujourd'hui rien perdu de son actualité. Si l'idée d'une reproduction fidèle de la réalité « telle qu'elle est » – objet, monde, sujet – n'a plus cours (il resterait d'ailleurs à démontrer que les arts s'étaient donné un tel but), les idées de représentation, puis, très récemment, de fiction ont permis de réinterpréter l'imitation à partir de notre temps. Les artistes contemporains y participent, en organisant un réemploi de l'imitation qui se joue au passage du trompe-l'œil et de la copie.

On ne saurait cependant en déduire que l'imitation est un concept caractéristique des réflexions sur l'activité artistique. À l'origine était la mimèsis. Ce terme grec, dont « imitation » est une traduction, désigne ce que l'on pourrait appeler une action interprétative. L'imitation ne restitue pas le réel, elle construit une représentation qui produit de la réalité. Nous croyons en cette représentation et lui prêtons un effet de réel.

On utilise le terme de « jeu » pour décrire ce qu'accomplit l'acteur par les gestes et les paroles. La mimèsis est, elle aussi, un jeu par lequel le vivant se développe, apprend et enseigne. La fonction cognitive de la mimèsis est, dans cette perspective, évidente. L'exercice inventif qui conduit, par toutes sortes de moyens, à une représentation dotée de réalité, est un vecteur d'intelligibilité tant pour celui qui imite que pour celui qui est en position de récepteur de la performance.

Arts

Plus qu'une pratique, l'imitation est donc une conduite. Elle relève en ce sens d'abord d'une anthropologie générale. Sa naturalité, en tant que comportement biologique, se trouve prise d'emblée dans le prisme des codes et des traditions, et par là référée à une dimension culturelle qui l'inscrit dans une temporalité historique. La psychologie de l'enfant (Jean Piaget), l'éthologie et les études sur le mimétisme animal (Konrad Lorenz), comme la sociologie (Gabriel Tarde) ou l'histoire, sont des champs d'investigation aussi décisifs que l'analyse des œuvres d'art pour comprendre la nature et la fonction du régime mental, mais aussi physique qu'est l'imitation. Sa définition esthétique bénéficie de son extension.

Une polarité originaire : du rejet platonicien...

Ce sont les dialogues de Platon qui inaugurent, au ive siècle av. J.-C., la relation des arts et de la mimèsis. Au livre X de La République, le philosophe condamne les arts « éloignés de deux degrés » par rapport à la vérité. Le lit peint imite l'objet fabriqué, qui lui-même est un artefact, imaginé, puis constitué d'après une « forme » (eidos), en vue d'une fonction. Les arts se retrouvent dans une impasse – ce que Platon appelle une « aporie ».

Puisque la copie n'égale jamais le modèle, et puisque sa qualité essentielle est l'excellence de la ressemblance à l'Idée, l'œuvre d'art n'a d'autre visée que d'orienter vers cette dernière. Mais puisque la copie demeure sensible et puisque le sensible est ontologiquement une copie de l'intelligible, quand il n'en est pas la chute, voire la perte, une inadéquation consubstantielle mine l'imitation. Pour donner l'apparence du vrai, l'œuvre d'art est vouée à leurrer le spectateur par le biais d'une imitation illusionniste.

L'exemple des proportions des édifices représentés en peinture ou en sculpture fait mouche. L'œuvre d'art est prise en flagrant délit de déformation. Elle peut certes invoquer son souci d'efficacité imitative pour se justifier de pratiquer le mensonge. Cependant, elle peut être accusée de s'écarter non seulement du vrai, mais aussi du bien. Elle ne trouve aucun salut à limiter son horizon au plaisir, puisque celui-ci prend sa source dans la séduction des tromperies qu'elle fabrique. La peinture, comme la cuisine ou le maquillage, est un art (technè) de la flatterie, qui ne se soucie ni du Vrai, ni du Beau, ni du Bien.

Certes, le verdict ne vaut pas pour tous les arts. Si Platon chasse peintres et poètes de son État idéal, il conserve les arts du nombre (qui ont par là un ancrage dans le Vrai) que sont l'architecture et la musique. Il accorde, dans le Phèdre, un statut glorieux à l'Idée de Beauté, dont l'éclat et l'évidence font la force. Il n'en reste pas moins que, en liant certains arts à une imitation dont elle dénonce avec violence le caractère à ses yeux erroné, et plus encore, falsificateur, la philosophie platonicienne engage pour de longs siècles la pensée des arts dans une apologie autolégitimatrice. La résolution d'autres problèmes d'importance s'en voit retardée d'autant, et l'imitation ravalée à une position très dévalorisante.

... à la rectification aristotélicienne

Aristote ancre, quant à lui, sa conception de la mimèsis dans la cognition, en faisant du plaisir un opérateur et un symptôme de cette activité mentale. La mimèsis nous offre deux types de satisfaction : celle éprouvée à retrouver le modèle dans la copie (la reconnaissance), comme celle que constitue l'habileté à produire des images conformes (la poïèsis). Si l'imitation peut se jouer d'une ressemblance parfaite, elle ne nous piège qu'autant que nous prenons plaisir à la réussite de la copie.

Comme y insiste encore Hegel, au début du xixe siècle, dans son Cours d'esthétique, le fait que les pigeons de l'anecdote antique picorent des raisins peints par Zeuxis ne prouve rien. Letrompe-l'œil le plus admirable ne provoquerait jamais un tel comportement chez l'être humain. L'adage « l'art imite la nature » ne saurait signifier que l'art la copie. En indexant l'imitation sur le pouvoir de cognition et son aptitude à créer du contentement, Aristote est à l'origine de sa libération. Il écarte le spectre d'un jugement moral, sinon moralisant, et ouvre la voie au refus de la duplication d'un quelconque réel, qui existerait là, à côté de nous, offert à un réalisme esthétique.

C'est peut-être pourquoi les traducteurs [...]

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Écrit par :

  • : professeur d'esthétique à l'École des hautes études en sciences sociales, Paris
  • : professeur de littérature française du XVIIe siècle, université Rennes-2

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Pour citer l’article

Danièle COHN, François TRÉMOLIÈRES, « IMITATION, esthétique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/imitation-esthetique/