GUERRE MONDIALE (PREMIÈRE)Mémoires et débats

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Présence de la Grande Guerre

Dans les années 1920 et 1930, la mémoire de la guerre est quasi omniprésente : par le deuil massif qui frappe, directement ou indirectement, chaque famille ou presque ; par l'érection de monuments aux morts (dans 95 p. 100 des communes françaises) ; par l'investissement des anciens combattants dans l'espace public et leur attachement au pacifisme ; enfin par l'ampleur des productions culturelles qui la prennent pour objet. Les romans et récits de guerre se comptent par centaines, certains étant même portés à l'écran, comme Les Croix de bois de Roland Dorgelès, prix Femina 1919, adapté au cinéma par Raymond Bernard en 1932. Le souvenir du conflit est, de plus, périodiquement ravivé par les parutions plus ou moins polémiques de Mémoires et de souvenirs des dirigeants (l'ancien ministre de la guerre et président du Conseil Paul Painlevé justifie sa politique très discutée dans Comment j'ai nommé Foch et Pétain en 1923) et par les funérailles de ses grands acteurs (Clemenceau et Foch en 1929, Joffre en 1931). Il donne lieu à de vifs débats politiques autour de certaines affaires, comme la question des « fusillés pour l'exemple », pour laquelle une Cour spéciale de justice militaire finit par siéger en 1932.

À cette forte présence mémorielle succède une phase de relatif effacement, des années 1950 à 1980, à l'exception du cinquantenaire célébré à partir de 1964, qui occasionne une petite vague éditoriale. Dans l'ensemble, la période est davantage dominée par des enjeux contemporains (autour de la guerre d'Algérie puis de Mai-68), mais aussi par la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Les préoccupations des anciens combattants vieillissants de 1914-1918 paraissent un peu décalées aux générations suivantes, celles qui sont davantage marquées par l'Occupation et la décolonisation, puis celles des baby-boomers qui n'ont pas connu les guerres. Au terme de cette éclipse, la Grande Guerre connaît depuis deux décennies environ un spectaculaire regain d'intérêt.

À l'échelle française, on le mesure à plusieurs indicateurs complémentaires. La production culturelle le reflète fortement, au cinéma et dans la littérature en particulier.

Plusieurs films, comme Un long dimanche de fiançailles, de Jean-Pierre Jeunet (2004), d'après un roman de Sébastien Japrisot, ou Joyeux Noël, de Christian Carion (2005), ont réuni un très large public. La fiction littéraire s'est également emparée du conflit, après le prix Goncourt 1990 décerné à Jean Rouaud pour Les Champs d'honneur, ouvrage qui évoquait justement la présence inextinguible de ce passé guerrier dans une famille. À sa suite, Jean Vautrin, Philippe Claudel, Laurent Gaudé, Pierre Lemaître, entre autres, ont consacré des romans à la Grande Guerre. L'écriture se diversifie d'ailleurs puisque le conflit devient le support de romans policiers ou de livres pour la jeunesse. Plus profondément, c'est un phénomène d'édition remarquable qu'on peut observer : la parution de témoignages de guerre, au sens large (lettres d'un aïeul, carnet de guerre retrouvé, souvenirs d'un enfant durant le conflit mis par écrit sur le tard...), connaît également une croissance exponentielle. Le théâtre, le rock ou la bande dessinée (œuvres de Jacques Tardi) ne sont pas en reste.

Joyeux Noël, de Christian Carion, 2005, affiche

Photographie : Joyeux Noël, de Christian Carion, 2005, affiche

Parallèlement aux cérémonies officielles et aux travaux historiographiques, la littérature, la bande dessinée, le cinéma ont remis la Grande Guerre au cœur de la culture populaire. En 2005, le film de Christian Carion Joyeux Noël abordait le thème de la fraternisation entre combattants... 

Crédits : UGC Films/ Album/ AKG-Images

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Cet intérêt retrouvé pour le conflit comporte également un volet officiel et commémoratif. Avant même la grande opération suscitée par le centenaire, donnant lieu à de nombreuses cérémonies, l'importance accordée au souvenir de 1914-1918 est allée croissant à partir des années 1990, tant à l'échelle locale que nationale. Les pratiques commémoratives ont même été renouvelées, avec par exemple la présence inédite de la chancelière allemande à l'Arc de triomphe, pour le 11 novembre 2009, l'hommage rituel au soldat inconnu étant ici mis au service d'un rapprochement diplomatique. Ces usages politiques du passé se sont également vérifiés avec les visites à Verdun ou en Argonne de candidats à l'élection présidentielle (François Bayrou et Nicolas Sarkozy en 2007, François Hollande en novembre 2011), comme si la référence à la Grande Guerre était une figure obligée de l'ascension vers le pouvoir.

Dans les autres pays concernés, on observe aussi des formes de renouveau de l'intérêt pour la guerre. Il ne s'est jamais vraiment démenti au Royaume-Uni, ni pour ses dominions qui voient dans la guerre de 1914-1918 le véritable acte de naissance de leur nation. L'Australie et la Nouvelle-Zélande célèbrent ainsi l'Anzac Day, chaque 25 avril, pour commémorer le souvenir du débarquement de 1915 à Gallipoli, véritable épreuve du feu pour leurs combattants. La guerre est également un élément majeur de l'identité belge, en Flandre en particulier, où l'ouverture du musée In Flanders Fields d'Ypres (1998) a cristallisé le renouveau mémoriel. La Russie et les pays des Balkans commencent également à se pencher sur ce passé qui les renvoie à une histoire nationale susceptible d'être valorisée car antérieure au communisme. Seule la mémoire allemande du conflit reste sans doute plus distante, moins investie, l'espace mémoriel étant encore largement écrasé par le poids de la période nazie.

Comment expliquer ce net regain mémoriel, aux multiples facettes ? Il s'inscrit d'abord dans une conjoncture bien particulière, à l'échelle de l'Occident. La séquence historique du début des années 1990, qui a associé la chute du Mur de Berlin, la fin du communisme, de l'URSS (née de la Grande Guerre) et de la guerre froide, le retour de la violence guerrière en Europe avec le conflit yougoslave (dont le lieu marquant fut, de nouveau, Sarajevo), mais aussi l'accélération de l'intégration européenne concrétisée par le traité de Maastricht (1992), a en quelque sorte redonné une actualité à la Première Guerre mondiale, la replaçant au centre des esprits. La période de 1914-1918 redevenait pertinente : à la fois pour en conjurer les horreurs ou le retour, au nom d'un idéal de réconciliation à l'échelle du continent, mais aussi, d'une certaine manière, pour s'y projeter, ou s'identifier à ceux qui l'avaient vécue. Pour certains, approcher la Grande Guerre permettait sans doute de retrouver le sens de la nation ou du collectif au moment où semblaient s'effriter les espérances révolutionnaires en même temps que les frontières nationales. Faute de lendemains meilleurs, il devenait possible de se tourner vers un passé récent de mi [...]

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Joyeux Noël, de Christian Carion, 2005, affiche

Joyeux Noël, de Christian Carion, 2005, affiche
Crédits : UGC Films/ Album/ AKG-Images

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Stéphane Audoin-Rouzeau

Stéphane Audoin-Rouzeau
Crédits : D.R.

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Monument aux morts, Chabanais (Charente)

Monument aux morts, Chabanais (Charente)
Crédits : Gilles Beauvarlet, 2008/ Région Poitou-Charentes, inventaire général du patrimoine culturel

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Écrit par :

  • : agrégé, docteur en histoire, professeur en classes préparatoires

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André LOEZ, « GUERRE MONDIALE (PREMIÈRE) - Mémoires et débats », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/guerre-mondiale-premiere-memoires-et-debats/