GUERRE MONDIALE (PREMIÈRE)Mémoires et débats

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Joyeux Noël, de Christian Carion, 2005, affiche

Joyeux Noël, de Christian Carion, 2005, affiche
Crédits : UGC Films/ Album/ AKG-Images

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Stéphane Audoin-Rouzeau

Stéphane Audoin-Rouzeau
Crédits : D.R.

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Monument aux morts, Chabanais (Charente)

Monument aux morts, Chabanais (Charente)
Crédits : Gilles Beauvarlet, 2008/ Région Poitou-Charentes, inventaire général du patrimoine culturel

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La Grande Guerre s'est déroulée il y a un siècle, et tous ses acteurs ont désormais disparu. Sa mémoire reste cependant d'une étonnante vivacité. La Première Guerre mondiale suscite un intérêt constant, aussi bien dans la sphère culturelle et dans l'espace public que pour les chercheurs qui continuent d'en débattre. C'est particulièrement marqué en France, où la mort en 2008 du « dernier poilu », Lazare Ponticelli, a connu un retentissement national, et où les controverses entre historiens ont été les plus vives. Comment expliquer cette présence mémorielle de l'événement ? Quelles sont les lectures actuelles de la Grande Guerre et les pistes d'interprétation proposées par les historiens ?

Présence de la Grande Guerre

Dans les années 1920 et 1930, la mémoire de la guerre est quasi omniprésente : par le deuil massif qui frappe, directement ou indirectement, chaque famille ou presque ; par l'érection de monuments aux morts (dans 95 p. 100 des communes françaises) ; par l'investissement des anciens combattants dans l'espace public et leur attachement au pacifisme ; enfin par l'ampleur des productions culturelles qui la prennent pour objet. Les romans et récits de guerre se comptent par centaines, certains étant même portés à l'écran, comme Les Croix de bois de Roland Dorgelès, prix Femina 1919, adapté au cinéma par Raymond Bernard en 1932. Le souvenir du conflit est, de plus, périodiquement ravivé par les parutions plus ou moins polémiques de Mémoires et de souvenirs des dirigeants (l'ancien ministre de la guerre et président du Conseil Paul Painlevé justifie sa politique très discutée dans Comment j'ai nommé Foch et Pétain en 1923) et par les funérailles de ses grands acteurs (Clemenceau et Foch en 1929, Joffre en 1931). Il donne lieu à de vifs débats politiques autour de certaines affaires, comme la question des « fusillés pour l'exemple », pour laquelle une Cour spéciale de justice militaire finit par siéger en 1932.

À cette forte présence mémorielle succède une phase de relatif effacement, des années 1950 à 1980, à l'exception du cinquantenaire célébré à partir de 1964, qui occasionne une petite vague éditoriale. Dans l'ensemble, la période est davantage dominée par des enjeux contemporains (autour de la guerre d'Algérie puis de Mai-68), mais aussi par la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Les préoccupations des anciens combattants vieillissants de 1914-1918 paraissent un peu décalées aux générations suivantes, celles qui sont davantage marquées par l'Occupation et la décolonisation, puis celles des baby-boomers qui n'ont pas connu les guerres. Au terme de cette éclipse, la Grande Guerre connaît depuis deux décennies environ un spectaculaire regain d'intérêt.

À l'échelle française, on le mesure à plusieurs indicateurs complémentaires. La production culturelle le reflète fortement, au cinéma et dans la littérature en particulier.

Plusieurs films, comme Un long dimanche de fiançailles, de Jean-Pierre Jeunet (2004), d'après un roman de Sébastien Japrisot, ou Joyeux Noël, de Christian Carion (2005), ont réuni un très large public. La fiction littéraire s'est également emparée du conflit, après le prix Goncourt 1990 décerné à Jean Rouaud pour Les Champs d'honneur, ouvrage qui évoquait justement la présence inextinguible de ce passé guerrier dans une famille. À sa suite, Jean Vautrin, Philippe Claudel, Laurent Gaudé, Pierre Lemaître, entre autres, ont consacré des romans à la Grande Guerre. L'écriture se diversifie d'ailleurs puisque le conflit devient le support de romans policiers ou de livres pour la jeunesse. Plus profondément, c'est un phénomène d'édition remarquable qu'on peut observer : la parution de témoignages de guerre, au sens large (lettres d'un aïeul, carnet de guerre retrouvé, souvenirs d'un enfant durant le conflit mis par écrit sur le tard...), connaît également une croissance exponentielle. Le théâtre, le rock ou la bande dessinée (œuvres de Jacques Tardi) ne sont pas en reste.

Joyeux Noël, de Christian Carion, 2005, affiche

Joyeux Noël, de Christian Carion, 2005, affiche

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Parallèlement aux cérémonies officielles et aux travaux historiographiques, la littérature, la bande dessinée, le cinéma ont remis la Grande Guerre au cœur de la culture populaire. En 2005, le film de Christian Carion Joyeux Noël abordait le thème de la fraternisation entre combattants... 

Crédits : UGC Films/ Album/ AKG-Images

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Cet intérêt retrouvé pour le conflit comporte également un volet officiel et commémoratif. Avant même la grande opération suscitée par le centenaire, donnant lieu à de nombreuses cérémonies, l'importance accordée au souvenir de 1914-1918 est allée croissant à partir des années 1990, tant à l'échelle locale que nationale. Les pratiques commémoratives ont même été renouvelées, avec par exemple la présence inédite de la chancelière allemande à l'Arc de triomphe, pour le 11 novembre 2009, l'hommage rituel au soldat inconnu étant ici mis au service d'un rapprochement diplomatique. Ces usages politiques du passé se sont également vérifiés avec les visites à Verdun ou en Argonne de candidats à l'élection présidentielle (François Bayrou et Nicolas Sarkozy en 2007, François Hollande en novembre 2011), comme si la référence à la Grande Guerre était une figure obligée de l'ascension vers le pouvoir.

Dans les autres pays concernés, on observe aussi des formes de renouveau de l'intérêt pour la guerre. Il ne s'est jamais vraiment démenti au Royaume-Uni, ni pour ses dominions qui voient dans la guerre de 1914-1918 le véritable acte de naissance de leur nation. L'Australie et la Nouvelle-Zélande célèbrent ainsi l'Anzac Day, chaque 25 avril, pour commémorer le souvenir du débarquement de 1915 à Gallipoli, véritable épreuve du feu pour leurs combattants. La guerre est également un élément majeur de l'identité belge, en Flandre en particulier, où l'ouverture du musée In Flanders Fields d'Ypres (1998) a cristallisé le renouveau mémoriel. La Russie et les pays des Balkans commencent également à se pencher sur ce passé qui les renvoie à une histoire nationale susceptible d'être valorisée car antérieure au communisme. Seule la mémoire allemande du conflit reste sans doute plus distante, moins investie, l'espace mémoriel étant encore largement écrasé par le poids de la période nazie.

Comment expliquer ce net regain mémoriel, aux multiples facettes ? Il s'inscrit d'abord dans une conjoncture bien particulière, à l'échelle de l'Occident. La séquence historique du début des années 1990, qui a associé la chute du Mur de Berlin, la fin du communisme, de l'URSS (née de la Grande Guerre) et de la guerre froide, le retour de la violence guerrière en Europe avec le conflit yougoslave (dont le lieu marquant fut, de nouveau, Sarajevo), mais aussi l'accélération de l'intégration européenne concrétisée par le traité de Maastricht (1992), a en quelque sorte redonné une actualité à la Première Guerre mondiale, la replaçant au centre des esprits. La période de 1914-1918 redevenait pertinente : à la fois pour en conjurer les horreurs ou le retour, au nom d'un idéal de réconciliation à l'échelle du continent, mais aussi, d'une certaine manière, pour s'y projeter, ou s'identifier à ceux qui l'avaient vécue. Pour certains, approcher la Grande Guerre permettait sans doute de retrouver le sens de la nation ou du collectif au moment où semblaient s'effriter les espérances révolutionnaires en même temps que les frontières nationales. Faute de lendemains meilleurs, il devenait possible de se tourner vers un passé récent de mieux en mieux connu et valorisé (par l'essor du patrimoine, de sa mise en valeur et du « tourisme de mémoire »), qui plus est concernant un conflit infiniment moins troublant et plus rassurant, pour la France, que la Seconde Guerre mondiale, avec ses hontes et ses drames.

À l'échelle individuelle ou régionale, on trouve ces mêmes phénomènes d'appropriation ou de projection : la Grande Guerre, dans sa dimension d'épreuve collective, offre à chacun l'occasion d'une plongée dans un passé à la fois très concret (lettres, objets, destin d'un grand-père) et porteur de valeurs fortes (l'héroïsme, le martyre, la souffrance, le sacrifice, la fraternité). On rencontre ici un phénomène générationnel : ce sont souvent des petits-enfants n'ayant que peu ou mal connu les combattants désormais disparus qui se tournent vers ces traces. Ainsi s'explique l'immense écho qu'a eu la mise en ligne de 1,4 million de fiches individuelles des « Morts pour la France » sur la base « Mémoire des hommes » ouverte en 2003 par le ministère de la Défense. Ainsi s'explique également l'intense activité associative et militante autour de 1914-1918, ce que l'historien Nicolas Offenstadt a proposé de nommer « une histoire à soi », qui se traduit par de multiples initiatives : restauration et préservation de monuments, recherches généalogiques et blogs retraçant la vie d'un ancêtre ou d'un régiment, volonté de faire connaître ou reconnaître des injustices réelles ou perçues. Un enjeu continue ainsi de mobiliser l'énergie de ces acteurs : la réhabilitation de tous les « fusillés pour l'exemple » de la guerre, obtenue au Royaume-Uni en 2006, activement exigée en France, malgré la complexité juridique de la question. Ces questionnements forts, autour du sort des individus ordinaires pris dans les rouages de l'histoire, rejoignent en fait les débats historiographiques.

Débats historiographiques et pistes de recherche

Comme pour tout événement historique, le questionnement des chercheurs sur la Grande Guerre dépend d'un contexte et évolue donc avec le temps. La génération de l'après-guerre avait largement concentré ses efforts sur le problème des causes et des responsabilités de la guerre, question déterminante pour les relations internationales des années 1920 et 1930, dans le contexte de la remise en cause du traité de Versailles. La guerre elle-même était étudiée à travers une histoire militaire traditionnelle, l'« histoire-bataille », plus attentive aux mouvements des unités et aux décisions des généraux qu'au sort des combattants. Les années 1940 et 1950 montrent ensuite un intérêt assez faible pour la Grande Guerre. Celle-ci suscite de nombreuses recherches à partir des années 1960, en lien avec la croissance des universités. À cette époque, avec l'essor d'une histoire sociale marquée par le marxisme, le questionnement sur 1914-1918 s'élargit : la révolution russe, le socialisme, les groupes sociaux en guerre tels que les femmes et les ouvriers deviennent des objets d'étude. Depuis les années 1990, sans qu'aucune de ces pistes soit épuisée, on assiste à de nouveaux débats.

La ténacité des combattants en question

En France, à mesure que disparaissait l'expérience directe du combat et même du service militaire (supprimé en 1997), la vie des combattants dans les conditions extrêmes de la guerre des tranchées et leur longue endurance est apparue de plus en plus « incompréhensible ». Ce dernier terme est ainsi le sous-titre choisi par l'historien Jean-Baptiste Duroselle pour un ouvrage de référence paru en 1994. Comme beaucoup d'autres, il posait la question : « Comment ont-ils tenu ? » L'interrogation porte à la fois sur la société dans son ensemble, et sa capacité à affronter la guerre avec cohésion dans la durée, et plus spécifiquement sur les combattants et la constance de leur obéissance malgré un sort très difficile en premières lignes.

S'emparant de cette problématique, un groupe d'historiens mené par Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker a construit dans les années 1990 une thèse forte, celle du « consentement ». Pour eux, le fait majeur qu'il convient de dévoiler et de souligner est que les belligérants, et la société française en particulier, ont « consenti » à la guerre quatre années durant, sûrs de la justesse de leur cause, animés par un esprit de « croisade » patriotique. Les combattants auraient même pris goût, pour certains, à la violence de guerre, leur « consentement » et leur investissement sur le conflit expliquant la faible proportion de déserteurs ou de rebelles. Ils partageraient avec l'arrière et l'ensemble de la société une véritable « culture de guerre », imprégnant les esprits, chargée de haine à l'égard de l'adversaire. Ces auteurs en multiplient les exemples : les professions de foi chrétiennes et guerrières des évêques, l'exaltation patriotique des artistes et des intellectuels, comme Charles Péguy, Henri Bergson, l'enthousiasme pour le conflit ou la haine du « Boche » lisible dans les « journaux de tranchées » imprimés à l'arrière des lignes, ou encore la diffusion massive d'objets patriotiques (assiettes, calendriers, cartes postales) en seraient des signes.

Stéphane Audoin-Rouzeau

Stéphane Audoin-Rouzeau

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L'historien Stéphane Audoin-Rouzeau a fortement contribué, dans les années 1990, au renouvellement de l'historiographie de la Première Guerre mondiale. En arrière-plan, l'Historial de la Grande Guerre, à Péronne (Somme), dont il préside le centre de recherche. 

Crédits : D.R.

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À la question « Comment ont-ils tenu ? », ces historiens apportent donc une réponse d'histoire culturelle : ce sont les représentations mentales des contemporains, lisibles dans l'ensemble de ces discours, qui constituent une « culture de guerre » expliquant l'adhésion prolongée au conflit. L'idée d'une guerre subie, imposée à travers un appareil coercitif de censure, de propagande et de justice militaire, est à leurs yeux une grave déformation des réalités. On peut relier ces analyses à un tournant historiographique plus général à partir des années 1980-1990, déplorant la lecture « victimaire » du passé et revisitant de façon critique, à la lumière de l'histoire culturelle, de grands épisodes comme la Révolution française (travaux de François Furet).

Formulées avec vigueur, aussi bien dans des travaux de recherche que dans des ouvrages de vulgarisation et de référence, comme l'Encyclopédie de la Grande Guerre (Bayard, 2004), accompagnées par des réalisations institutionnelles de grande ampleur (l'Historial de la Grande Guerre à Péronne, ouvert en 1992), ces thèses ont suscité d'intenses débats entre historiens français.

De nombreux chercheurs, dont les travaux sont cités en bibliographie, ont en effet été amenés à contester la validité des interprétations par la « culture de guerre » et l'idée d'un « consentement » patriotique à la guerre. Leurs critiques suivent différents axes. Le premier, appuyé sur une attention croissante apporté aux témoignages des combattants, y compris des milieux sociaux les plus modestes, montre sans équivoque que le « consentement » à la guerre, s'il a pu exister, reste le fait des élites politiques, culturelles et sociales. On ne peut prendre les proclamations des intellectuels, ni même leurs carnets ou souvenirs de guerre – pour ceux qui, comme le sociologue Robert Hertz, sont mobilisés –, pour l'expression d'une opinion générale ou d'une attitude commune face au conflit (R. Cazals, N. Mariot). Celle-ci est bien davantage faite de résignation, appuyée sur un « faisceau de facteurs » permettant de tenir, où le patriotisme explicitement formulé n'a qu'une faible part (F. Rousseau), au contraire de la camaraderie, de la « conscience professionnelle » (A. Prost), des liens avec l'arrière, comme la correspondance et les permissions, qui constituent des « béquilles » (F. Cochet) permettant de supporter l'expérience de guerre au quotidien.

En contrepoint à la thèse du « consentement », les refus de la guerre ont été examinés à nouveaux frais, réévalués à la hausse, remis également dans leurs contextes qui montrent toute la difficulté à désobéir ou à se mutiner dans des armées dotées d'un appareil coercitif solide, et dans une guerre qu'aucun groupe social n'est à même d'arrêter (N. Offenstadt, A. Loez). La ténacité combattante a ainsi reçu toute une série d'explications ne reposant ni sur la haine (en fait relativement rare) ni sur le consentement patriotique (socialement très situé). La question de la ténacité des combattants est largement considérée comme résolue.

Bien que vive, la controverse qui a traversé l'historiographie française dans les années 2000 s'est révélée féconde, suscitant des interrogations sur les concepts, les sources et les méthodes, de grandes entreprises de recensement systématique des témoignages (le dictionnaire en ligne du Crid 14-18), et surtout des thèses consacrées à des groupes sociaux jusqu'alors mal connus tels que les permissionnaires, les profiteurs, les embusqués, les mutins, les officiers de contact, permettant au final de dresser un tableau plus nuancé des réalités de la Grande Guerre, et de ne plus faire de la « culture de guerre » la clé de lecture unique du conflit.

Vers une histoire de l'intime et de l'expérience de guerre

Cette tension interprétative entre tenants de l'histoire culturelle et ceux d'une histoire sociale revisitée a contribué au dynamisme de la recherche. Parallèlement, le renouvellement des problématiques a amené les historiens à soulever des questions qu'ils abordaient peu jusqu'alors. En particulier, l'attention portée aux individus et à leurs témoignages ouvre des perspectives de travail sur ce qu'on nomme « l'expérience de guerre », la façon dont la guerre fut vécue jusque dans ses aspects intimes.

On se penche ainsi sur les effets psychiques de la guerre : les névroses et traumatismes, que la langue anglaise désigne sous le nom de shell-shock (« choc de l'obus »), ont ainsi inspiré des travaux qui font appel à l'histoire des sciences et de la psychiatrie. En dehors même des cas extrêmes et difficiles à quantifier des soldats brisés mentalement par le conflit, ce sont les sensations du temps de guerre qui deviennent objet d'histoire. Dans une superbe étude d'histoire urbaine sur la ville de Fribourg-en-Brisgau, l'historien américain Roger Chickering montre ainsi comment les goûts des aliments ou encore la perception des distances subissent l'emprise de la guerre et sont transformés par le conflit. C'est un exemple de la façon dont un genre historique traditionnel est travaillé de l'intérieur par de nouvelles approches, à l'image aussi de l'histoire-bataille, de la biographie ou de l'histoire régimentaire.

Les textes légués par les combattants, ainsi que les archives des armées, donnent aussi aux chercheurs la possibilité de reconstruire la société des tranchées, c'est-à-dire les rapports sociaux bien particuliers construits pour « tenir » dans l'épreuve : l'amitié, la camaraderie, mais aussi les tensions, rivalités ou violences qui animent ces groupes improvisés suscitent un nombre d'études croissant. On commence à s'interroger sur la rencontre sociale improbable qui se produit quelquefois dans les tranchées, où quelques bourgeois intellectuels consignent dans des lettres et des carnets leur découverte du « peuple ». Une autre expérience singulière est celle des populations occupées (nord de la France, Belgique, Pologne), dont le sort a longtemps été occulté par les occupations de la Seconde Guerre mondiale, et qui font à présent l'objet de recherches approfondies.

Cette prise en compte de l'épaisseur sociale de l'expérience de guerre concerne aussi ce qu'on nomme désormais le genre, les identités sexuées (quelle est l'influence de la guerre des tranchées sur la virilité, sur le modèle du courage masculin ?) ainsi que les rapports familiaux. Mariages, divorces, vie de couple et de famille effilochée entre front et arrière, entre lettres et permissions, entre absences et retours des pères pour les enfants éveillent ainsi la curiosité des chercheurs, que les sources ne permettent pas toujours de satisfaire. La sexualité des soldats, leur recours massif à la prostitution, sujets que les correspondances et les textes autobiographiques des années de guerre et d'après-guerre n'abordaient pratiquement pas, deviennent objets de recherche, de même que leur rapport à l'alcool.

Le dernier volet de cette attention plus fine, souvent presque ethnographique, que les historiens portent désormais aux acteurs du conflit, concerne leurs façons d'affronter la mort de masse. Le deuil est devenu objet d'histoire, à la fois dans ses aspects immédiats (les sépultures sur le front, sur laquelle l'archéologie des champs de bataille apporte beaucoup d'indices), ses dimensions publiques et monumentales (on ne compte plus, en France, les travaux consacrés aux monuments aux morts) et dans ses pratiques plus intimes (les scrapbooks des familles anglo-saxonnes, où l'on collecte et colle tout ce qui évoque le disparu). Plus largement, la mémoire de la guerre est devenue un actif champ de recherche à part entière.

Monument aux morts, Chabanais (Charente)

Monument aux morts, Chabanais (Charente)

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Dans chaque commune française ou presque, un monument aux morts témoigne des saignées dues aux deux guerres mondiales. Cette représentation mémorielle exprime, d'une part, la reconnaissance de la nation et permet, d'autre part, aux familles touchées de faire le travail de deuil. Ici, monument... 

Crédits : Gilles Beauvarlet, 2008/ Région Poitou-Charentes, inventaire général du patrimoine culturel

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Beaucoup de questions ne sont encore qu'esquissées, et de nombreuses interrogations subsistent auxquelles seul un travail inventif sur les sources permettra de répondre.

La Grande Guerre en son siècle

En parallèle à ces enquêtes à focale réduite, et en contrepoint, une dernière série de débats de grande ampleur concerne la place qu'il faut attribuer à la Grande Guerre dans les évolutions historiques et le sens à donner en définitive à l'événement.

En effet, après avoir été longtemps envisagée comme la fin d'une séquence diplomatique et politique ouverte en 1870-1871 (le retour à la France de l'Alsace-Lorraine concrétisant cette clôture), il est devenu courant de lire la guerre de 1914-1918, comme la « catastrophe inaugurale » d'un « court xxe siècle », pour reprendre les termes employés par l'historien britannique Eric Hobsbawm. La séquence dans laquelle il serait pertinent de l'inscrire ne semble plus être 1870-1918, mais 1914-1945, une « guerre de Trente Ans » du xxe siècle, expression employée d'ailleurs par certains contemporains, comme Charles de Gaulle, et que bien des historiens ont reprise à leur compte.

On fait ainsi de la guerre de 1914-1918 la « matrice » (terme très fréquemment usité) des développements ultérieurs, parmi lesquels la montée du fascisme et du nazisme, la violence démesurée de la Seconde Guerre mondiale et même les politiques d'extermination menées par l'Allemagne. Les « atrocités allemandes » de 1914, finement étudiées dans les travaux de John Horne et Alan Kramer, inaugureraient ainsi l'ère des violences dirigées contre les civils. Le génocide des Arméniens dans l'Empire ottoman en 1915 (lui-même objet de vives controverses mémorielles) pourrait s'interpréter comme la préfiguration du génocide des Juifs. La mort de masse de la Grande Guerre aurait ouvert la voie à des violences plus grandes encore, les dix millions de morts de la Première Guerre mondiale étant en quelque sorte la répétition générale et la condition nécessaire des cinquante millions de morts de la Seconde.

D'une apparente évidence dans sa généralité, parfois illustrée à l'échelle biographique (Mussolini, Hitler, ou encore Rudolf Höss, commandant du camp d'Auschwitz, ont combattu en 1914-1918), cette interprétation se révèle en fait très discutable dans le détail. En premier lieu, vers l'amont, il n'est pas aisé de prouver qu'on franchit un seuil décisif en 1914. Plusieurs historiens ont fait valoir à bon droit que la violence de la guerre moderne a déjà été mise en œuvre, à grande échelle, dans la guerre de Sécession (1861-1865 : six cent mille morts) mais aussi dans des campagnes coloniales d'une effarante brutalité, dont l'acmé serait le génocide du peuple Herero en Afrique australe allemande en 1904. C'est sans doute dans une plus large séquence, marquée par l'impérialisme des États modernes, qu'il faut continuer d'inscrire la guerre.

En aval, ensuite, les effets de la Grande Guerre sont loin d'être évidents. Beaucoup d'historiens les ont décrits en employant le terme « brutalisation », par lequel l'historien George L. Mosse désignait la violence politique allemande des années 1920 et 1930, selon lui attribuable au conflit. Les anciens combattants, « rendus brutaux » par la guerre, auraient été disposés aux luttes internes, puis aux violences de la Seconde Guerre mondiale. En réalité, cette thèse ne résiste pas à l'analyse : les études minutieuses qui ont été menées sur les anciens combattants montrent sans équivoque qu'ils sont dans leur majorité pacifiques et pacifistes ; et, à l'inverse, les activistes de la violence qu'on trouve par exemple dans les SA du parti nazi n'ont, pour la plupart d'entre eux, pas connu la guerre. Les prétendus faits d'armes d'Hitler lui-même en 1914-1918 ont d'ailleurs été récemment relativisés (T. Weber). Enfin, et sur un plan plus général, expliquer 1933 ou 1939-1945 avant tout par 1914-1918 risque de cantonner l'analyse historique à ce que Marc Bloch nommait « l'idole des origines », au lieu de prêter attention à un contexte bien précis, en l'occurrence celui de la crise des années 1930.

La relecture de la Grande Guerre qui s'avère sans doute la plus féconde conduit pour finir à élargir encore le regard. Des travaux récents (E. Manela) réévaluent l'importance du premier conflit mondial dans l'histoire longue de la colonisation européenne et de son déclin. On voit en particulier que la date de 1918 tient bien une place à part dans le xxe siècle : lorsque la guerre se termine, les idées du président américain Woodrow Wilson sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ont reçu un écho très important dans les colonies européennes. L'Indien Gandhi ou le Vietnamien Hô Chi Minh y seront sensibles. Ainsi, bien que les traités de paix confirment globalement l'ordre colonial, les expériences de guerre des peuples colonisés et la rencontre entre leurs aspirations et les vocabulaires émancipateurs venus des États-Unis ou de la toute jeune URSS vont réorienter en profondeur l'histoire mondiale.

—  André LOEZ

Bibliographie

S. Audoin-Rouzeau & A. Becker, 14-18 Retrouver la guerre, Gallimard, Paris, 2000

S. Audoin-Rouzeau & J.-J. Becker dir., Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918, Bayard, Paris, 2004

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N. Beaupré, Les Grandes Guerres : 1914-1945, Belin, Paris, 2012

F. Buton, A. Loez, N. Mariot & P. Olivera, « 14-18 : retrouver la controverse », en ligne : http ://www.laviedesidees.fr/1914-1918-retrouver-la-controverse.html

R. Cazals dir., Dictionnaire et guide des témoins de la Grande Guerre, en ligne : http ://www.crid1418.org/temoins/

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F. Cochet, Survivre au front, 1914-1918. Les poilus entre contrainte et consentement, 14-18 éditions, Saint-Cloud, 2005

J. Horne & A. Kramer, German atrocities, 1914. A history of denial, Yale University Press, Londres-New Haven, 2001 (trad. H.-M. Benoît, 1914. Les atrocités allemandes, Tallandier, Paris, 2005)

J.-Y. Le Naour dir., Dictionnaire de la Grande Guerre, Larousse, Paris, 2008

A. Loez, La Grande Guerre, La Découverte, Paris, 2010 ; 14-18. Les refus de la guerre. Une histoire des mutins, Gallimard, Paris, 2010

E. Manela, The Wilsonian Moment : Self-Determination and the International Origins of Anticolonial Nationalism, Oxford University Press, Oxford, 2007

N. Mariot, « Faut-il être motivé pour tuer ? Sur quelques explications aux violences de guerre », in Genèses, no 53, 2003

G. L. Mosse, Fallen Soldiers. Reshaping the Memory of the World Wars, Oxford University Press, 1990 (trad. E. Magyar, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Hachette, Paris, 1999)

N. Offenstadt, Les Fusillés de la Grande guerre et la mémoire collective, 1914-2009, Odile Jacob, Paris, 2e éd. augm., 2009 ; 14-18 aujourd'hui. La Grande Guerre dans la France contemporaine, ibid., 2010

C. Prochasson, 1914-1918. Retours d'expériences, Tallandier, 2008

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F. Rousseau, La Guerre censurée. Une histoire des combattants européens de 14-18, Seuil, 2e éd. augm., 2003

T. Weber, Hitler's first war. Adolf Hitler, the men of the List regiment, and the First World War, Oxford University Press, 2010 (trad. M. Bessières, La Première Guerre d'Hitler, Perrin, Paris, 2012).

Écrit par :

  • : agrégé, docteur en histoire, professeur en classes préparatoires

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Pour citer l’article

André LOEZ, « GUERRE MONDIALE (PREMIÈRE) - Mémoires et débats », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 mai 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/guerre-mondiale-premiere-memoires-et-debats/